• J'AIME PAS

    Les Misérables - Ladj Ly (2019)

    Je ne comprends pas l'engouement généralisé pour ce film et surtout je sens une telle injonction à devoir en dire du bien :

    - si on est de gauche ;

    - si on est du côté des jeunes défavorisés ;

    - et si on est pour une meilleure représentation des minorités ethniques dans le cinéma français.

    Pour ce qui est de mes convictions politiques, je réponds à ces trois critères. Mais si on parle de cinéma, je n'aime pas du tout ce film ! 

    Tout d'abord j'ai le sentiment que la bonne idée du film c'est sa fin : une bande de jeunes de cité qui acculent des agents de police dans les escaliers d'une tour HLM. Tout cela mis en scène, façon prises de vue amateur, laissant ressentir au spectateur un véritable état de guerre. Je l'admets ce moment est spectaculaire !! Mais il me semble redondant avec le clip fait pour le groupe électro-rock parisien Justice, réalisé par Romain Gavras (cofondateur avec Kim Chapiron du collectif Kourtrajmé auquel appartient aussi Ladj Ly). Ce clip, réalisé il y a 12 ans, mettait déjà en scène des banlieusards qui saccagent tout sur leur passage avec brutalité. Le clip avait fait polémique, le journal Le Monde avait parlé "d'un coup médiatique qui agite les médias" (1) et certains s'interrogeaient sur la complaisance de la réalisation. Certes dans le clip de Justice, la violence qui circule semble être gratuite et aléatoire quand dans le film Les Misérables, la violence finale aurait pour justification les bavures policières originelles ou les injustes conditions de vie des prolétaires. Mwai... je ne suis pas convaincue...  en terme de réalisation, complaisance il continue d'y avoir.

    Clip Justice - Stress (Official Video) réalisé par Romain Gavras : https://www.youtube.com/watch?v=QWaWsgBbFsA

    Après, vous me direz que Romain Gavras c'est différent de Ladj Ly. C'est pas parce qu'ils appartiennent au même collectif Kourtrajmé que les films des uns engagent les autres. En théorie, oui. Mais c'est ne pas connaitre les court-métrages réalisés par ce collectif : ça fait quand même plus de vingt ans que les gars font des mauvais films sur des banlieusards hyper violents. Mauvais films, parce que ce sont des fantasmes de petits bourgeois parisiens qui se rêvent en cailleras de cité sans en connaitre la réalité quotidienne. 

    Regardez ce "chef-d'oeuvre" (ironie) de Kim Chapiron, signé par le Collectif Kourtrajmé :

    https://www.youtube.com/watch?v=j7ptdW8r_L0

    Pour dire que ce collectif Kourtrajmé n'en finit pas de nous servir du jeunes de banlieues ultra violents depuis des années, fascinés qu'ils sont par cet eldorado de cruauté qu'est dans leur rêve la banlieue populaire. D'ailleurs, le dernier film de Romain Gavras, Le monde est à toi,  est inspiré d'un morceau de rap de PNL (dixit Gavras lui-même). Et Ladj Ly récupère deux acteurs des clips de PNL pour son film Les Misérables. Forcément les deux frères du célèbre groupe de rap PNL sont des gars de banlieues authentiques, vraiment "street" eux, que Kourtrajmé aimeraient bien récupérer.  

    Sauf que n'importe lequel des clips de PNL fait bien plus cinéma que ce que produit Kourtrajmé. C'est la différence entre le vécu et le fantasme ! Ici dans Onizuka, les mêmes acteurs "castés" pour le film Les Misérables

    PNL - Onizuka (Clip Officiel) :  https://www.youtube.com/watch?v=YdjO4EpEzZw

    Pour revenir au film de Ladj ly, je disais donc que la bonne idée ou plutôt l'idée spectaculaire qui fait son effet, c'est cette fin ultra violente. Sauf que pour en arriver là, on doit se taper 1h30 de téléfilm avant. Il n'y a aucune cohérence entre l'esthétique de la fin et tout le reste du film : comme s'il y avait deux réalisateurs différents. J'ai l'impression qu'il a été question de reconstruire tout un film juste pour pouvoir jouir de ce final. 

    Les champs, contre-champs dans la voiture de police avec les répliques racistes sonnent mal. Pour le quota, il y a quelques femmes au début du film puis pouf... pouf... les femmes disparaissent du récit ! (Comme dans tous les films de Kourtrajmés de toutes façons : les femmes d'existent pas !). Cette ville de banlieue a un équilibre fragile qui est la résultante de quatre forces politiques masculines en présence : l'institution municipale (ici en l'occurence dirigée par un maire noir), la police capable de bavures (ici en l'occurence c'est le flic noir qui passe à l'acte), les jeunes de cité (ici en l'occurence c'est l'enfant noir qui est victime de bavure policière), et enfin les musulmans qui sont montrés tels des grands-frères plein de sagesse (ici en l'occurence dirigé par un leader noir). Mettre en scène c'est faire des choix. Je m'interroge sur ce choix qui consiste a incarner tous les protagonistes principaux du film par des hommes noirs ? Le leader des musulmans n'aurait-il pas pu être un arabe ou un indien ? Le maire de la ville n'aurait-il pas pu être une femme ou un homme blanc ? Clichy-sous-bois est une ville multiculturelle en France, que veut nous dire Ladj Ly par cette confrontation exclusive entre hommes noirs ? Qui donne au film une esthétique tribale. Ma question est sincère, je ne comprends pas ce choix anti-réaliste... Et si ce film est une dénonciation des contrôles au faciès qui dégénèrent en crimes trop souvent en France, quelle mauvaise idée d'avoir fait défigurer un enfant noir par la main d'un policier noir ! Dans Mississippi Burning d'Alan Parker (1988) le crime raciste est fait par des hommes blancs, la statistiques de la triste conjoncture politiques des Etats-unis est respectée et assumée. C'est plus crédible.

    C'est comme les mauvais films sur la guerre d'Algérie, quand on nous montrent des français cruels mais aussi des algériens cruels. Alors on sort du film en se disant que tout le monde peut être cruel. Sorte de relativisme mou qui interdit de discuter où se situe la responsabilité politique. En l'occurence, historiquement, pendant la guerre d'Algérie, les crimes de guerre sont du côté des français : industrialisation des massacres et utilisation du Napalm décidés au niveau de l'Etat. Point.

    Dans le film Les Misérables, les flics sont montrés comme un contre-pouvoir parmi d'autres dans la cité, comme s'ils ne relevaient pas d'une institution nationale. Ils insultent et brutalisent les jeunes, mais ensuite le film humanisent les policiers quand les pauvres loulous rentrent fatigués le soir auprès de leur famille. J'ai failli pleuré à ce moment là (ironie!). Donc voilà l'autre super idée du film :  "nous sommes tous des misérables" semble nous dire Ladj Ly. Donc c'est la faute de tout le monde et de personne en même temps (Macron style). Donc pas de responsabilité politique. Non, juste des concours de circonstance entre pauvres mecs qui s'occupent comme ils peuvent dans une petite ville qui n'intéresse personne...

    Si ce film était un temps soit peu subversif ou inquiétant pour l'organisation de la répression policière en France, croyez-vous que Macron aurait déclaré partout dans la presse qu'il a été "boulversé" par ce film, et demande au gouvernement d'"améliorer les conditions de vie en banlieue" ? lol (2) En tout cas, ça à donner envie à plein de français d'aller voir le film en salle. Beau succès ! Et bravo pour le Césars du meilleur film ! 

    Pourtant je connais d'excellents films de banlieues, réalisés après les années 2000, par des cinéastes qui en ont un vécu de l'intérieur.  Ils ont eu moins de succès malheureusement :

    - Wesh Wesh Qu'est-ce qui se passe ?  de Rabah Ameur Zaïmeche (2002)

    - African Ganster de Jean-Pascal Zadi (2010)

    - Donoma de Djinn Carrenard (2011)

    - Rengaine de Rachid Djaïdani (2012)

    Autour de moi, chez les jeunes adultes parisiens ambitieux, je n'entends que du bien de ce film Les Misérables. Tout le monde adoooore ! Et la citation de Victor Hugo à la fin est si touchaaaante !! Mais ce qui m'intéresse, finalement, c'est l'avis des jeunes de banlieue défavorisés qui ont vu le film. Au sortir de ma projo., j'écoutais une jeune adolescente noire qui comme moi n'a pas été sensible à cette fiction et qui à merveilleusement résumé mon sentiment en disant :

    "MOI, JE NE SUIS PAS UNE MISERABLE !".

     Merci, mademoiselle.

     

    Commentaire sous forme de podcast vidéo ici :

    https://youtu.be/Us50Qsjh4Po 

     

     

     

    Références bibliographiques :

     (1) Un clip provocateur de Justice fait débat, - Le Monde, mai 2008

    https://www.lemonde.fr/culture/article/2008/05/10/un-clip-provocateur-de-justice-fait-debat_1043374_3246.html 

    (2) Emmanuel Macron se décide à agir après avoir vu “Les Misérables” : les internautes ironisent - Les Inrocks, nov. 2019 

    https://www.lesinrocks.com/2019/11/18/actualite/politique/emmanuel-macron-se-decide-a-agir-apres-avoir-vu-les-miserables-les-internautes-ironisent/

     

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  • Forum L’Algérie se raconte

    Lille - Mars 2020

     

    Le féminin dans le cinéma algérien contemporain

    par Leïla Touati

     

     

    Je vais tenter d’analyser les modes de représentation du féminin dans le cinéma algérien de ces 30 dernières années. A partir de quelques films que j’ai sélectionné sur les trois dernières décennies qui sont marquantes pour l’histoire de l’Algérie : 

    • les années 90 autrement appelé la “décennie noire”

    • les années 2000 qui marquent le retour à la paix civile et qui sonnent comme une entrée dans la modernité

    • puis les années 2010 qui viennent de se clôturer avec le mouvement du Hirak qui persiste encore sur les années 2020




    Avant de commencer je vais faire un détour par le cinéma documentaire, pour souligner que les années 2010 ont vue naître une nouvelle génération de cinéastes algériens - qui ont une trentaine d’années - et qui ont fait des films vraiment très intéressants. Leurs oeuvres documentaires se sont fait remarquées, pas seulement en Algérie ou en France, mais vraiment à un niveau international  : il s’agit surtout de 2 films (que je vous recommande de voir si vous le pouvez): 

    • Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani (2016)

    • et Altlal de Djamel Kerkar (2017)

     

    En parlant de cette nouvelle vague d’auteurs/réalisateurs algériens, le journal Le Monde a même parler “d’un regain artistique miraculeux qui souffle fort en Algérie. C’est pour dire ! 

     

    Je suis moi-même allée voir ces films lors de leur sortie en salle à Paris, dans des petits cinéma art-et-essai forcément. Le film Dans ma tête un rond-point  montrent des hommes qui travaillent en huis-clos dans une des plus grandes boucherie d’Alger. Et le film Altal renvoie à une pratique de la poésie pré-islamique qui consiste à se tenir face aux ruines, à les contempler, pour en faire resurgir une mémoire. 

     

    Si moi aussi, en  tant que cinéphile, j’ai été impressionnée par l’immense qualité de ces oeuvres, je n’ai toutefois pas pu m’empêcher de noter que les femmes sont absolument hors-champs. C’est à dire qu’il n’y aucune femme à l’image dans ces deux films. 

     

    J’ai eu la chance de voir le film Altlal en présence du réalisateur Djamel Kerkar. Aussi je n’ai pas manqué de lui poser la question sur le fait qu’il n’y a aucune femme dans son film. Kerkar a eu l'honnêteté de m’expliquer ses raisons : il m’a raconté qu’il est très difficile de filmer une femme dans son quotidien en Algérie, parce que le rapport au cinéma est encore considéré comme assez impudique. Il me dit que certaines femmes auraient éventuellement acceptées d’être filmées mais à condition que ce soit une femme qui tienne la caméra. Alors Djamel Kerkar s’est retrouvé devant un dilemme m’a-t-il dit : “si je mets des femmes dans mon équipe technique pour pouvoir filmer des femmes dans mon documentaire, alors je vais être embarrassé pour filmer mon mon sujet : à savoir des hommes qui contemplent l’Algérie en ruine et produisent un discours poétique.” C’est pourquoi, dans la province où Kerkar avait prévu de faire son film, il a dû exclure les femmes du champs de sa caméra et de son équipe pour pouvoir mieux saisir ce monde de la rue encore très masculin dans le petit village appelé Oulled Allal où il a été tourner son film.

     

    Regardons un extrait de ces deux films : 

    Chez Djamel Kerkar, vous allez voir une atmosphère très masculine.

     

    Chez Hassen Ferhani, les femmes ne sont pas à l’image dans le cadre certes ; mais leur présence hors-champ se fait sentir  puisque le film commence avec le discours d’un homme qui parle de son amour pour une femme, Nadia.



    • EXTRAIT n°1 : Atlal

    https://www.youtube.com/watch?v=VM5vfZ84i7Q

     

    • EXTRAIT N°2 : Dans ma tête un rond-point  

    https://www.youtube.com/watch?v=FUAdMRBi-Ss



    Par contre, la bonne surprise est que ces deux jeunes hommes ont produits leurs films grâce à une femme algérienne de 50 ans qui s’appelle Narimane Mari Benamer. Elle également sorti un film en 2013 nommé Loubna Hamra qui a été très bien accueilli en festivals également. Je ne peux pas en parler parce que je n’ai pas réussi à le voir.



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    Ce détour fait, pour justifier que pour travailler sur cette question de la déclinaison du féminin dans le cinéma algérien contemporain, on ne va pas regarder du côté du documentaire, mais uniquement du côté des films de fiction. 

     

    Pour le corpus de films, j’ai sélectionné 3 films de réalisateur ou réalisatrice algérienne, avec pour critère principal que le film ait eu un certain échos médiatique en France (je regarde depuis ma fenêtre de parisienne, désolée, car j’ai peu d’accès à ce qui se dit des films de cinéma sur le territoire algérien). Pour cette sélection j’ai aussi posé comme critère que le film doit avoir une co-production avec l’Algérie. Et aussi il me semble important de préciser si le ou la cinéaste en question vit en Algérie ou non.

     

    Commençons en 1994 avec le film BabEl Oued City de Merzak Allouache. Ce dernier a grandi et vécu en Algérie jusqu’à ses quarante environ. Il est parti vivre en France dans les années 80. Il a 75 ans aujourd’hui. Dans le film BabEl Oued City, il veut montrer la vie dans un quartier d’Alger à la fin des années 80.  

     

    Si les femmes sont souvent montrées du côté du soin : soin de la maison, des enfants ou de leur beauté au hammam… elles ne sont pas complètement coupées de l'espace social extérieur car ce film montre des femmes qui circulent dans la rue au milieu des hommes, vêtues avec ou sans voile d’ailleurs. Elles semblent aller travailler avec simplicité.

     

    Image 1 : BabEl Oued City de Merzak Allouache (1994)

     

    Image 2 : BabEl Oued City de Merzak Allouache (1994)




    Dans ce film les femmes ne semblent pas confinées à l’intérieur mais semble participer à la vie active du pays. 

     

    Par ailleurs, elles sont souvent montrées dans le semi-extérieur que constitue la terrasse. La terrasse de maison est un endroit extérieur qui reste à l’intérieur du foyer mais qui donne un sentiment d’ouverture sur le monde. 

     

    Ce tableaux de femmes sur une terrasse présente une grande variété de formes, de coiffures, de robes mais aussi de position du corps dans l’espace ; ce qui donne un sentiment d’épanouissement du féminin. Chacune peut avoir sa propre attitude, tout en gardant un sentiment de cohésion dans le groupe, ce qui est valoriser par ce plan très lumineux, très ensoleillé.



    Image 3 : BabEl Oued City de Merzak Allouache (1994)




    De le film d’Allouache seuls les moments qui montre une femme qui s’écarte des moeurs de l’époque - quand une femme fume par exemple - vont être montrés à l’intérieur et dans une atmosphère sombre, comme un endroit caché de la société.

     

    Image4 : BabEl Oued City de Merzak Allouache (1994)













    L’Algérie est un pays de culture islamique mais ce cinéaste met en scène une femme qui peut choisir de retirer garder ou de retirer son foulard.

     

    Image 5 : BabEl Oued City de Merzak Allouache (1994)



    Image 6 : BabEl Oued City de Merzak Allouache (1994)

     

    Dans les année 90 donc,  Merzak Allouache donne le sentiment d’un féminin qui a plusieurs choix de positionnement dans le société algérienne et qui peut trouver des espaces d'épanouissement. 

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    Dix ans après, en 2004, Nadir Moknèche, sort son deuxième long-métrage Viva Ladjérie. Nadir Moknèche a grandi en Algérie jusqu’à l’âge de 16 ans, puis est parti vivre à Paris. Si son film peut sembler a priori plus subversif du fait d’une intrigue qui se déroule dans un cabaret ; le féminin est dans ce film bien plus contraint que dans le film d’Allouache. Dans Viva Ladjérie la dichotomie intérieur/extérieur est très marquée. Avec un féminin qui ne semble pouvoir accéder qu’à deux positions existentielles: soit emmitouflée dans un niqab qui résonne comme un islamisme importé moyen-orient, soit apprêtée selon une esthétique occidentale.

     

    Ici dans l’espace extérieur de la rue, le féminin est seule dans le cadre. Il n’y a aucune proximité avec le masculin. Les foulards islamiques qui étaient blanc dans les années 80 sont maintenant plus souvent noirs, et couvre la femme de la tête au pieds.

     

    Image 7 : Viva Ladjérie de Nadir Moknèche (2004)

     

    Image 8 : Viva Ladjérie de Nadir Moknèche (2004)

     

    Image 9 : Viva Ladjérie de Nadir Moknèche (2004)

     

    Chez Moknèche on voit une rupture forte entre le monde des hommes et celui des femmes. Les deux ordres ne se croisent pas souvent dans son cadre. 

     

    Et si l’apparence vestimentaire dans la rue renvoie systématiquement à un islam durcit par rapport à celui des années 80 ; à l’intérieur la femme ressemble à une occidentale. En imaginant que les canons de beauté occidentale ne sont connus qu’à travers lune esthétique de la  télévision reçu par satellite.

     

    Image 10 : Viva Ladjérie de Nadir Moknèche (2004)

     

    Image 11 : Viva Ladjérie de Nadir Moknèche (2004)



    Pour Moknèche, l’Algérie entre dans les années 2000 avec un féminin qui a perdu toute latitude dans l’espace social. Le film donne plus un sentiment d’enfermement que de liberté. Il ne resterait plus que les espaces cachés ou hors la loi pour permettre à la femme un peu d’émancipation. Et encore une émancipation discutable si elle oblige à renoncer à son identité pour imiter une femme occidentale lointaine et méconnue dans sa réalité, puisque appréhender uniquement à partir des conventions de la télévision.

     

    La femme dans ce film incarne une question qui agite Moknèche quant au devenir de la femme dans les années 2000, qu'il pose en ses terme : comment articuler la tradition islamique et le besoin d’élargir le cadre des libertés individuelles.

     

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    Enfin, pour choisir la dernière fiction algérienne emblématique des années 2010, je peux difficilement éviter de parler du film Papicha de la réalisatrice Mounia Meddour sorti en 2019. Mounia Meddour est née en Russie et a passé son enfance en Algérie avant d’aller faire ses études en France où elle vit encore aujourd’hui.

     

    Dans Papicha, la cinéaste raconte l’histoire d’une jeune femme qui rêve de devenir styliste de mode dans l’Algérie des années 90. Avec des islamistes armés de mitraillettes qui viennent interrompre brutalement son défilé de mode. Ce film vient de recevoir le Césars du meilleur premier film en France.

     

    Regardons directement un extrait.

     

    • EXTRAIT n°3 : Papicha

    https://www.youtube.com/watch?v=Ry0zX2Af0tk

     

    On peut voir qu’on n’est pas si loin de l'esthétique du film de Moknèche Viva Ladjérie, avec un antagonisme look à l’occidental Versus le niqab noir qui est encore très présent. Par contre la confrontation ne se joue pas à l'extérieur versus intérieur, mais dans l'espace publique de l'université.

     

    Je suis embarrassée par le féminisme "à la française" qui se dégage du film et qui me semble assez lointain des véritables enjeux des femmes algériennes d’aujourd’hui.  Les questions difficiles autour du code de la famille, de l’héritage, des protections sociales pour les mères de famille, de l’accès au travail, et à une retraite décente me semblent plus urgente. Mais nous avons toute la journée pour en discuter....

     

    Alors pour conclure, il me semble finalement que le cinéma échoue à représenter la femme algérienne contemporaine.

     

    Je ne crois pas que la femme algérienne soit si clivée entre un modernisme occidentale et l’islam radical.  La femme algérienne c’est autre chose, elle a son identité propre complexe à appréhender, et aussi ses espaces de pouvoir qu’il s’agit de ne pas nier… Certains films me semblent surtout flatter la vision que les occidentaux projètent sur une Algérie très méconnue. Une Algérie qui a peu d’images d’elle-même tant les arts audiovisuels  sont peu développés.

     

    Il va falloir de nombreux cinéastes - des cinéastes de l'intérieur surtout - pour tenter d’approcher ce qui se joue vraiment autour du féminin au Maghreb. Etre à la fois attachée à la culture de ses ancêtres mais tout en exprimant légitimement la demande d'une amélioration de la condition féminine.

     

    Nous sommes entrée dans l'ère de la vidéo et ne pas travailler sur les représentations de sa propre identité, c'est laisser les autres la définir pour nous.

     

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  • J'AIME BIEN

    The lighthouse - Eggers (2019)La photographie est splendide, le jeu d'acteur éblouissant, la manipulation plastique des matières savante et le verbe poétique. C'est une belle expérience esthétique, pourtant il semble que toutes ces couches de fabrication du film se superposent sans jamais faire unité. Il s'agit d'une succession d'expertises qui échouent a faire atmosphère. Le spectateur n'est jamais happé dans le récit, aucune émotion ne semble liée à ce qui précède ou à ce qui suit. Le film progresse par sursauts... d'intelligence. Il manque quelque chose pour faire cinéma, mais quoi ? Peut-être d'y mettre plus d'âme que d'intelligence justement ?

    On notera la référence majeure au film russe Solaris de Tarkovski (1972) même si ce dernier est bien plus troublant et drôlement plus angoissant ! Et c'est toujours un plaisir de voir continuer de circuler les motifs du cinéma hitchcockien : l'escalier en colimaçon de Vertigo (1958) et les mouettes menaçantes du film Les oiseaux (1963). Mais le film de Eggers est trop lisible, trop compréhensible là où le cinéma d'Hitchcock est déroutant. Hitch part toujours de situations banales qui deviennent incroyables, avec l'irrationnel humain qui reste opaque, insondable. Ce qui froid dans le dos devant le cinéma d'Hitchcock c'est que le fou c'est nous : a priori on ne veut pas l'admettre mais on sent bien - émotionnellement - qu'on touche du doigt quelques vérités...

    Enfin, la prestation théâtrale du vieux Willem Dafoe (65 ans) face au jeune Robert Pattinson (35 ans) est remarquable. Pattinson est à la hauteur d'un Dafoe au sommet de son art, comme pour garantir que la relève des grands acteurs américains est assurée. Le film vaut surtout le détour pour ce face à face là à mon avis.

     

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  • J'AIME PAS

    Terminal Sud - Rahah Ameur Zaimeche (2019)J'avoue que je ne comprends pas où Rabah Ameur-Zaïmeche veut nous amener. Je vois dans ce film une position politique franche qui rappelle que toute Nation peut basculer dans un état de guerre civile : au début on croit être dans l'Algérie des années 90 puis il s'avère que le récit se déroule dans le sud de la France. Et je reconnais que Zaïmeche est fidèle à lui-même dans cette manière de n'être jamais dans la séduction et d'assumer l'aspect contemplatif de son esthétique cinéma faite de longs plans fixes et qui ne cherchent pas la joliesse. Mais franchement, je trouve ça froid et lourd ! Il y a quelque chose de coupable qui circule dans ces images, comme si on était tous responsables d'un monde qui va vers sa perte. Comme si Zaïmeche, tel un prophète moderne, venait nous annoncer les fléaux à venir que nous-autres pauvres libertins inconscients avons sous-estimés. 

    Finalement, comme dans Joker il y a cette mauvaise idée d'une mise en scène explicite d'un "homme déchet" quand Ramzy est filmé inconscient dans des ordures, comme Phoenix était filmé tabassé par des enfants au milieu d'une rue sombre saturée de sac poubelles. C'est sans doute une idée forte qui traverse notre époque : cette nouvelle forme de culpabilité qu'on les individus (et surtout les jeunes enfants malheureusement) de se penser comme une pollution pour la Terre, et de ne plus accepter l'idée que - oui -  être vivant c'est produire du reste... et ça ne pourra pas être autrement. Seul le mort ni ne consomme, ni ne produit plus rien !

    Chez Zaïmeche comme chez Todd Phillips, un certain moralisme judéo-chrétien qui prend le dessus sur le film. Ramzy Bedia a d'ailleurs ici la position christique du sacrifié, de celui qui continue à aider son prochain quitte à tout perdre : sa femme, sa santé et même sa vie. Mais le plus décevant c'est cette scène de torture qui n'a aucun sens ! (Et qui fait de Ramzy comme de Joker une victime absolue). Elle arrive comme un cheveux sur la soupe, pas crédible en terme de jeu. Et le plus ridicule c'est l'image d'après sur un tag au mur avec le mot "liberté". Est-ce qu'il s'agit de dire que l'idéal républicain de "liberté, égalité, fraternité" qui n'est pas appliqué doit forcement entrainer ces situations de haine ? Je répondrais à Zaïmeche, comme bizarrement je l'ai dis du film de Phillips, que seuls les petits enfants croient que l'égalité ça existe. Tout autant que la liberté et la fraternité ne peuvent pas s'appliquer à tout un peuple. C'est un mythe nécessaire à la nation pour tenter de faire cohésion, mais la réalité de chacun au quotidien c'est bien autre chose...

    En tout cas, le cinéma n'a pas pour fonction de faire la morale au gens, mais devrait plutôt remettre de la pulsion de vie là où ceux qui n'aiment pas le monde tel qu'il est voudraient tout figer. Dans Psychose d'Hitchcock il y a une mise en scène vibrante de vitalité, et d'humour en creux, là où il s'agit de traiter avec une grande justesse de la forme la plus mortifère des troubles psychiques... Le ton du film n'a pas a épouser le ton du sujet, c'est même dans cet écart de tons que le regard du cinéaste témoigne de son recul et de son indépendance.

     

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    Joker - Todd Phillips (2019)

    Joker de Todd Philips est un des films les plus marquants de l’année 2019 : C’est un véritable triomphe au box office mondial avec plus d’un milliard de recette, dont 5 millions de spectateurs juste en France! La reconnaissance critique est également au rendez-vous : le film obtient le Lion d’Or à la Mostra de Venise et la prestation de Joaquin Phoenix est récompensée dans les grands festivals  : Golden Globe, Oscar du meilleur acteur, etc.

    Et c’est un film fascinant en effet. 

    Mais quelle mouche a piqué Todd Philips ? Lui qui nous proposait du cinéma commercial à coup de grosses comédies potaches : Starsky et Huch (2004) ; L'école des dragueurs (2006), Very Bad Trip 1, 2 et 3 (2010 à 2013); c'était bien marrant tout ça. Puis d'un seul coup ce film Joker, ou l'histoire d'un clown morbide qui devient malgré lui le leader d'une insurrection aussi soudaine que déchainée. On dirait que Todd Philips est de mauvais humeur en ce moment ou bien qu'il est décidé à donner un caractère plus politique à son cinéma.

    Néanmoins, si on prend le film au sérieux dans son ambition qui consiste à vouloir faire d’un Marvel un film d’auteur - ambition décalée mais pas illégitime ; alors le propos du film pose problème. Son réalisateur, Todd Phillips, trop préoccupé qu’il est par le spectaculaire de la forme (n’oublions pas qu’il vient de la publicité) me semble assez maladroit dans le fond.

     

    Il s’agit dans ce Marvel Comics, de mettre en scène le Joker de Batman dans une biographie depuis son enfance qui le déterminerait à devenir un psychopathe. Todd Phillips essaye de traiter ce sujet conséquent - et pas des moins difficiles à élucider - du passage à l’acte criminel. Et pour ce faire, Todd Phillips n’est pas seulement influencé par l’oeuvre de Scorsese, mais il fait ici un remake croisé de 2 films du maestro : Taxi Driver (sorti en 1976) et La valse des pantins (sorti en 1983). Mais là où Scorsese développe des personnages complexes et profondément humains, Todd Phillips qui déclare avoir eu l’intention de faire un film “psychologique sur le Joker de Batman” n’a pas la même profondeur de vue. Et il ne suffit pas d’imiter Scorsese pour s’en sortir !

     

    Revenons au texte filmique :  Joker qui est un film malin ! Redoutable du point de vue plastique : ce corps maigre et squelettique de Joaquin Phoenix qui contraste avec ses costumes aux couleurs chatoyantes ; ces danses pulsionnelles au milieu des rues sombres saturées de déchets ; et ce rire déformé qui sonne comme une sorte de toc entre cris et pleurs. En terme d'effets c'est très réussi ! 

    Il y a aussi la bonne idée de faire de Joker faire un clown triste qui n'arrive pas à sublimer sa détresse. Un clown est toujours triste dans le fond et l’aspect comique de son jeu est une compensation nécessaire. Charlot, Buster Keaton Laurel et Hardy représentaient, comme le Joker dans ce film, des inadaptés devant la société, des déficients qui ratent tout ce qu’ils entreprennent, mais aussi des romantiques qui préfèrent le rêve au pragmatisme du quotidien. Le Joker joué par Joaquin Phoenix  ici est un clown qui échoue à fait rire, qui devient donc une sorte clown morbide. Car plus personne aujourd’hui ne voit ce qu’il y a de poétique dans le ratage. Il est une sorte d'anti-Charlie Chaplin car sa maladresse face au monde n’inspire plus de tendresse. Jusqu’ici la proposition de Todd Phillips n’est pas inintéressante ! 

    Mais voilà il s’agit maintenant de mettre en scène la mécanique qui fait basculer Arthur Flex, alias le Joker de l’humiliation au crime. Et le premier écueil de construction du personnage c’est qu’il invite trop à la pitié..  Dans le film, tout le monde - au premier sens du terme - est contre lui : les politiques, ses patrons, sa mère, son père, son frère, même les enfants dans la rue et les passants du métro... Il est une sorte de victime absolue, qui semble a priori innocentée devant ses actes par cette biographie accablante. Et aucun procédé de mise à distance ne permet au spectateur de relativiser son empathie. 

    Contrairement à chez Scorsese, ici le passage à l’acte criminel n’est plus la conséquence d’une aliénation tragique mais résonne comme une logique trop compréhensible. Comme si l’être devait nécessairement basculer de la souffrance au crime. Comme si les mecs de Wall Street assassinées dans le film le méritaient un peu quand même… D’habitude je n’adhère pas aux polémique qui reproche à un  film de faire l’apologie de la violence. Car la mise en scène du crime est un des moteurs de l’histoire du cinéma… sans quoi nous n’aurions pas la chance d’avoir les chef d’oeuvre tel que le Parrain de Coppola, Voyage au bout de l’enfer de Cimino, Le crime était presque parfait de Hitch,  et j’en passe !

    Mais il y a un vrai soucis avec ce film de Todd Phillips qui ne prend pas les précautions nécessaire pour nuancer son propos.  Il ne peut pas prétendre montrer une logique là où il y a toujours du mystère. Il ne peut pas donner raison au passage à l’acte criminel avec autant de paresse. Si le film ne se voulait pas si psychologique, s’il était resté du côté du blockbuster bien bourrin, on ne lui en aurait pas voulu. Mais là Todd Phillips fait de la psychanalyse de comptoir pour valoriser le crime. POint de vue éthique c’est très gênant..  et c'est aussi pourquoi ce personnage de Joker n’arrive pas vraiment à s’incarner : il reste à l’état de personnage fonction. Il symbolise la misère social dans l’Amérique désenchantée d’aujourd’hui certes; mais il ne peut pas prendre forme humaine et reste donc réduit à une simple pantomine, à sorte de gesticulation frénétique. 

    Arthur Fleck dans Joker termine acclamé par la foule en surplomb - debout -  sur une voiture, triomphant. Rupert Pupkin dans la Valse des pantins  de Scorsese termine également acclamé par une foule mais cette dernière forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro, pathétique,  semble enterré d'avance malgré ce succès délirant. 

    Pour expliquer ma position critique, repartons des deux films de Scorsese. 

     

    Dans le premier film Taxi Driver, Travis (interprété par Robert de Niro) est un homme isolé et inadapté à la société américaine. Comme dans Joker, la première partie du film consiste à le voir essayer de surmonter ses difficultés affectives et sociales, jusqu'à un point de basculement qui le fait passé du côté du crime. Mais d'une manière tout à fait construite chez Scorsese : son anti-héro Travis veut purifier la ville de New-York en éliminant le mal, sauf qu'il devient lui-même le mal (car Scorsese nous montre que les petits mafieux que Travis assassine ne sont pas de si mauvais gars dans le fond). 

     

    D'un côté Travis est touchant parce qu'il essaie de devenir quelqu'un de bien pour s'adapter à la société, mais d'un autre côté il s'est aliéné à l'intégrisme morale du puritanisme américain ; qu'il a pris pour argent comptant quand il décide malheureusement de faire justice lui-même et de tuer des hommes sans comprendre. Le génie de Scorsese réside dans cette mise en scène complexe du psychopathe, qu'il s'agit ni de dédouané ni d'accuser, ni d'aimer ni de haïr, mais juste de regarder en face avec toute l'ambivalence de sentiments que cela induit chez le spectateur. Travis, comme le Joker est un homme qui souffre et qui ne trouve pas sa place dans la société américaine,  mais son geste criminel reste injuste et  absurde. 

     

    De la même manière, Rupert Pupkin (interprété par Robert de Niro encore) dans La valse des pantins de scorsese ; est comme Joker, un homme qui vit avec sa mère et qui veut devenir humoriste pour passer à la télévision. Sauf qu'encore un fois, Scorsese nous présente un personnage complexe : il est touchant quand on comprend la détresse dans laquelle il est enfermée ; en même temps qu'il reste responsable de ce peu d'effort qu'il fournit pour devenir humoriste, car il fait le choix halluciné de croire qu'on peut devenir une célébrité parce qu'on devient l’ami d’une célébrité. L’effondrement psychique de Rupert Pupkin dans le film se traduit par un crime gratuit qui montre à quel point il est fou et plus  dangereux qu’il n’en à l’air.

     

    Ces deux portraits d'aliénés chez Scorsese sont aussi des portraits d’une Amérique violente et capitaliste, c'est pourquoi Scorsese n'est absolument pas complaisant devant les actes criminels de ses personnages, et sa mise en scène cinéma crée une distanciation qui évite le sentiment tarte à la crème du trop d’empathie.

     Arthur Fleck dans Joker termine acclamé par la foule en surplomb debout sur une voiture, triomphant. Rupert Pupkin dans la Valse des pantins termine également acclamé par une foule mais cette dernière forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro semble enterré d'avance malgré ce succès délirant. Il n’y a pas  d’équivoque dans la mise en scène de Scorsese, chez qui le tueur est faussement triomphant car nettement situé du côté des bas fonds à la fin du film.

     

    C’est peut être pourquoi Scorsese qui était producteur du film Joker au départ, à quitté le projet en cours de développement en disant “En fin de compte, je ne suis pas sûr de pouvoir développer correctement un personnage issu de comics. Ça ne veut pas dire que c’est un art mauvais, ce n’est juste pas mon style…”. Il avouera plus tard n'avoir pas eu le temps d'aller voir le film. Cela en dit long sur la considération qu'il lui prête !

     

    Analyse sous forme de podcast radio ici:

    https://www.youtube.com/watch?v=qHonLPFSHNQ&t=1s

     

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