• J'AIME BIEN

    The lighthouse - Eggers (2019)La photographie est splendide, le jeu d'acteur éblouissant, la manipulation plastique des matières savante et le verbe poétique. C'est une belle expérience esthétique, pourtant il semble que toutes ces couches de fabrication du film se superposent sans jamais faire unité. Il s'agit d'une succession d'expertises qui échouent a faire atmosphère. Le spectateur n'est jamais happé dans le récit, aucune émotion ne semble liée à ce qui précède ou à ce qui suit. Le film progresse par sursauts... d'intelligence. Il manque quelque chose pour faire cinéma, mais quoi ? Peut-être d'y mettre plus d'âme que d'intelligence justement ?

    On notera la référence majeure au film russe Solaris de Tarkovski (1972) même si ce dernier est bien plus troublant et drôlement plus angoissant ! Et c'est toujours un plaisir de voir continuer de circuler les motifs du cinéma hitchcockien : l'escalier en colimaçon de Vertigo (1958) et les mouettes menaçantes du film Les oiseaux (1963). Mais le film de Eggers est trop lisible, trop compréhensible là où le cinéma d'Hitchcock est déroutant. Hitch part toujours de situations banales qui deviennent incroyables, avec l'irrationnel humain qui reste opaque, insondable. Ce qui froid dans le dos devant le cinéma d'Hitchcock c'est que le fou c'est nous : a priori on ne veut pas l'admettre mais on sent bien - émotionnellement - qu'on touche du doigt quelques vérités...

    Enfin, la prestation théâtrale du vieux Willem Dafoe (65 ans) face au jeune Robert Pattinson (35 ans) est remarquable. Pattinson est à la hauteur d'un Dafoe au sommet de son art, comme pour garantir que la relève des grands acteurs américains est assurée. Le film vaut surtout le détour pour ce face à face là à mon avis.

     

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  • J'AIME PAS

    Terminal Sud - Rahah Ameur Zaimeche (2019)J'avoue que je ne comprends pas où Rabah Ameur-Zaïmeche veut nous amener. Je vois dans ce film une position politique franche qui rappelle que toute Nation peut basculer dans un état de guerre civile : au début on croit être dans l'Algérie des années 90 puis il s'avère que le récit se déroule dans le sud de la France. Et je reconnais que Zaïmeche est fidèle à lui-même dans cette manière de n'être jamais dans la séduction et d'assumer l'aspect contemplatif de son esthétique cinéma faite de longs plans fixes et qui ne cherchent pas la joliesse. Mais franchement, je trouve ça froid et lourd ! Il y a quelque chose de coupable qui circule dans ces images, comme si on était tous responsables d'un monde qui va vers sa perte. Comme si Zaïmeche, tel un prophète moderne, venait nous annoncer les fléaux à venir que nous-autres pauvres libertins inconscients avons sous-estimés. 

    Finalement, comme dans Joker il y a cette mauvaise idée d'une mise en scène explicite d'un "homme déchet" quand Ramzy est filmé inconscient dans des ordures, comme Phoenix était filmé tabassé par des enfants au milieu d'une rue sombre saturée de sac poubelles. C'est sans doute une idée forte qui traverse notre époque : cette nouvelle forme de culpabilité qu'on les individus (et surtout les jeunes enfants malheureusement) de se penser comme une pollution pour la Terre, et de ne plus accepter l'idée que - oui -  être vivant c'est produire du reste... et ça ne pourra pas être autrement. Seul le mort ni ne consomme, ni ne produit plus rien !

    Chez Zaïmeche comme chez Todd Phillips, un certain moralisme judéo-chrétien qui prend le dessus sur le film. Ramzy Bedia a d'ailleurs ici la position christique du sacrifié, de celui qui continue à aider son prochain quitte à tout perdre : sa femme, sa santé et même sa vie. Mais le plus décevant c'est cette scène de torture qui n'a aucun sens ! (Et qui fait de Ramzy comme de Joker une victime absolue). Elle arrive comme un cheveux sur la soupe, pas crédible en terme de jeu. Et le plus ridicule c'est l'image d'après sur un tag au mur avec le mot "liberté". Est-ce qu'il s'agit de dire que l'idéal républicain de "liberté, égalité, fraternité" qui n'est pas appliqué doit forcement entrainer ces situations de haine ? Je répondrais à Zaïmeche, comme bizarrement je l'ai dis du film de Phillips, que seuls les petits enfants croient que l'égalité ça existe. Tout autant que la liberté et la fraternité ne peuvent pas s'appliquer à tout un peuple. C'est un mythe nécessaire à la nation pour tenter de faire cohésion, mais la réalité de chacun au quotidien c'est bien autre chose...

    En tout cas, le cinéma n'a pas pour fonction de faire la morale au gens, mais devrait plutôt remettre de la pulsion de vie là où ceux qui n'aiment pas le monde tel qu'il est voudraient tout figer. Dans Psychose d'Hitchcock il y a une mise en scène vibrante de vitalité, et d'humour en creux, là où il s'agit de traiter avec une grande justesse de la forme la plus mortifère des troubles psychiques... Le ton du film n'a pas a épouser le ton du sujet, c'est même dans cet écart de tons que le regard du cinéaste témoigne de son recul et de son indépendance.

     

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    Joker - Todd Phillips (2019)Joker est un film malin! Redoutable du point de vue plastique : ce corps maigre sculpté de Joaquin Phoenix en contraste avec ses costumes aux couleurs chatoyantes ; ces danses pulsionnelles au milieu des rues sombres saturées de déchets ; ou ce rire déformé qui sonne comme une sorte de toc entre cris et pleurs. En terme d'effets c'est très réussit ! Il y a aussi l'idée intéressante d'un clown morbide qui n'arrive plus à sublimer sa détresse. Car si un clown est toujours triste, la tonalité comique de son jeu est une fonction nécessaire. Joker est ici une sorte d'anti-Charlie Chaplin pour dire à quel point le monde d'aujourd'hui n'offrirait aucune place à la tendresse infinie du clown d'autrefois. Or sans tendresse et sans humour devant la maladresse, le clown meurt... ou tue (c'est la même chose) ! Et pourtant,  malgré toutes ces qualités Joker n'est pas un grand film de cinéma à mon sens, parce qu'il commet l'erreur philosophique de vouloir justifier le mal. Tout ce pataquès autour de la mère envahissante et maltraitante, de ce père absent, qui s'avère être l'homme le plus puissant de la ville mais qui le rejète, avec une comparaison à ce frère éventuel (le futur Batman) qui dispose de tout le luxe que lui n'a pas... C'est lourd dingue! C'est de la psychanalyse de comptoir, et c'est pourquoi ce personnage de Joker reste finalement un corps sans âme, livré à une simple pantomime. Ici Todd Phillips étouffe le mystère de l'effondrement psychotique avec l'arrogance de prétendre cerner la mécanique du passage à l'acte criminel. C'est pourquoi avec cette pseudo-logique Todd Phillips est ici particulièrement dans l'air du temps (d'où son succès mondial sans doute), car ce film est plus aliéné à l'époque contemporaine qu'il ne propose de réelles alternatives de représentation.

    Mais quelle mouche a piqué Todd Philipps ? Lui qui nous proposait du cinéma commercial à coup de grosses comédies potaches : Starsky et Huch (2004) ; L'école des dragueurs (2006), Very Bad Trip 1, 2 et 3 (2010 à 2013); c'était rigolo tout ça. Puis d'un seul coup ce film Joker, ou l'histoire d'un clown morbide qui devient malgré lui le leader d'une insurrection aussi soudaine que déchainée. On dirait que Todd Philipps est de mauvais humeur en ce moment ou qu'il bien qu'il est décidé à donner un caractère plus politique et radical à son cinéma.

    Finit la rigolade donc, parlons du drame de l'époque contemporaine mais toujours sans faire dans la dentelle. Todd Phillips n'y va pas avec le dos de cuillère pour dresser un constat catastrophiste de la société américaine d'aujourd'hui, qui fait échos à tous ces discours déclinistes sur notre monde en perdition. Un peu à la façon d'une Greta Thunberg qui invective les politiques et les industriels en disant "Comment osez vous ? Les hommes souffrent et la planète est en train de dépérir! ". Dans le film Joker il est question d'un homme qui souffre dans une ville saturée de sacs poubelle et d'un trop plein de déchets. Mais Joker est justement cet homme comme en trop, inadapté, déclassé, isolé. Presque qu'un "homme déchet" inutile et dont plus personne ne veut plus s'occuper. Quel dommage d'alimenter cette représentation dépressive d'un homme qui serait lui-même une pollution pour le monde ! Quand justement, c'est en regardant de près l'homme qui bascule dans la folie, qu'on peut se rendre compte de l'infinie génie qui est en nous. Foucault déclarait "De L'homme à l'homme vrai, le chemin passe par le fou". Comme l'illustre également tout le cinéma de Raymond Depardon qui restitue l'immense poésie qui peut surgir des aliénés : San Clemente (1982) ou dans 12 jours (2017). Et si dans Joker, le fou n'a rien de poétique c'est justement parce qu'il glisse de manière si passive de la douleur au crime (même l'arme avec laquelle il tue lui a été glissée dans la main par un autre), comme s'il devait être complètement dédouané de toute responsabilité, comme si son entourage cruel l'avait téléguidé, comme s'il ne lui restait pas une once de libre-arbitre pourtant notre dernière pulsion d'humanité. C'est un homme privé de la singularité, toujours créative, qu'il y à faire symptôme. 

    Ce film Joker est le remake croisé de deux films de Scorcese qui mettent en scène des formes de folie  : Taxi Driver (1976) et La valse des pantins (1983). Dans le premier film Taxi Driver, Travis (Robert de Niro) est un jeune homme seul et inadapté à la société américaine. Comme dans Joker, la première partie du film consiste à le voir essayer de surmonter ses difficultés, jusqu'à un point de basculement (mystérieux chez Scorcese) qui le fait passé du côté du crime. Mais d'une manière tout à fait construite idéologiquement chez Travis : il veut purifier la ville de New-York en éliminant le mal, sauf qu'il devient lui-même le mal (car Scorcese nous montre que les petits mafieux que Travis assassine ne sont pas de si mauvais gars dans le fond). D'un côté Travis est touchant parce qu'il essai de devenir quelqu'un de bien pour s'adapter, mais d'un autre côté il s'est aliéné à l'intégrisme morale du puritanisme américain qu'il a pris pour argent comptant quand il décide malheureusement de faire justice lui-même et de tuer des hommes sans les connaitre. Le génie de Scorcese réside dans cette mise en scène complexe du sociopathe haut en couleurs, qu'il s'agit ni de dédouané ni d'accuser, ni d'aimer ni de haïr, mais juste de regarder en face avec toute l'ambivalence de sentiments que cela induit chez le spectateur. De la même manière, Rubert Pupkin (Robert de Niro encore) dans La valse des pantins est comme Joker, un homme en détresse qui veut devenir humoriste pour passer à la télé. Sauf qu'encore un fois, Scorcese nous présente un personnage touchant quand on comprend la haine de soi qui l'habite et le fait s'humilier sans cesse ; en même temps qu'il reste responsable de ce peu d'effort qu'il fournit pour devenir humoriste, car il fait le choix halluciné de croire qu'on peut devenir une célébrité parce qu'on connait une célébrité. La chute de Rubert Pupkin comme celle de Travis les isole encore davantage, et si la société américaine finit par les vénérer contre toute attente c'est bien parce qu'elle est traversée par ces mêmes folies. Ces deux portraits d'aliénés chez Scorcese sont aussi des portraits de l'Amérique, c'est pourquoi Scorcese n'est absolument pas complaisant devant leurs actes déviants. 

    Le Joker de Todd Phillips invite trop à la pitié, tout le monde est contre lui : les politiques, ses patrons, ses parents, les enfants dans la rue, même sa venue au monde finalement... Il est une victime absolue, qui innocenté par sa biographie a donc toute latitude pour jouir du crime : pouvoir phallique par excellence ! C'est une position enfantine finalement : j'ai mal donc j'ai le droit de faire mal, avec cette triste dichotomie victime/bourreau dans laquelle notre époque est déjà plongée de plein pieds et qui ne permettra jamais d'analyser les phénomènes sociaux avec les nuances qu'ils méritent. Rubert Pupkin dans la Valse des pantins termine acclamé par une foule qui forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro semble enterré d'avance; Arthur Fleck dans Joker termine également acclamé par la foule mais en surplomb debout sur une voiture, triomphant. Signe de l'ambiguïté manifeste du propos de Todd Phillips qui ne semble pas complètement comprendre ce qu'il est en train de dire... 

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  • J'AIME BIEN

    Scream - Wes Craven (1996)Excellent film d'horreur qui raconte en creux l'aspect transgressif du premier rapport sexuel pour une adolescente aux prises avec le discours - hypocritement - puritain de la société américaine. Très drôle ! 

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  • J’AIME BIEN

     

    Projet de série ambitieux qui tente de représenter - dans sa complexité - la place qu'ont pris les maghrébins en France. Et justement Rebecca Zlotowski et Sabri Louatah s'approchent d'une certaine vérité : à savoir qu'ils ne font pas corps ! Il y a une très grande palette de manières d'êtres un "arabe" en France. De la plus assimilée à la culture française, à la plus revancharde ; mais jamais sans questionnement quant au regard que les autres posent sur leur choix.

     

    Au début de la série on sent une certaine difficulté à installer les personnages. Le positionnement social arrive trop vite avant de comprendre les personnalités de chacun. Fouad Nerrouche - l'acteur professionnel - est celui qui a renié ses origines pour vivre comme un  "blanc". Nazir, son frère - prisonnier - c'est "l'arabe" vénère qui pense que l'égalité des chances est un mensonge républicain. Slim, le deuxième petit frère - homosexuel et musulman pratiquant - joue le jeu traditionnel familiale en épousant une femme de la même origine culturelle que lui. 

     

    Par contre, du côté de la famille Chaouch, Roschdy Zem est très crédible en tant qu"arabe" (plus précisément un algérien kabyle) élu à la présidence de la République Française. La prestance et la sagesse qu'il dégage permet de comprendre que la fonction transcende les origines culturelles. Comme dans l'excellente série "24 heures chrono" (de Joel Surnow et Robert Cochran) où un "noir" avait été élu président des Etats-Unis, cela avant même l'élection d'Obama, on peut imaginer qu'un jour cela soit possible en France. En tout cas cette série à l'audace de le représenter de manière positive pour la France. Pas comme l'affreux roman d'anticipation, de type politique-fiction également, écrit par Houellebecq : Soumission (2015) qui imaginait aussi un "arabe" devenu président de la France mais pour sa triste islamisation radicale. Le roman en plusieurs tomes de Sabri Louatah, Les sauvages (qui bizarrement est publié le même jour que le roman de Houellebecq le 7 janvier 2015), et qui est à l'origine de cette série Canal +, est justement le contre-point du roman Soumission. Comme le dit le journaliste du Monde des livres, Jean Birnbaum " Houellebecq ne parle pas pour ne rien dire » et « (...) cela en dit long (...) sur cette époque terrifiante où nous nous trouvons tous sommés de choisir notre camp entre les pulsions islamophobes et les tueurs islamistes » (1). Là où, Virginie Despentes estime que "l'écriture de Louatah est remarquable d'abord par sa vitalité, sa fantaisie, sa bienveillance. A rebours du roman mesquin et revanchard, l'auteur promène sur la débâcle de ses personnages un regard résolument doux. L'anti-nihilisme qui le soutient n'est pas ce qui se défend le plus facilement en ce moment, c'est peut-être ce qui rend ce roman aussi atypique dans le ton que convaincant dans la forme" (2).

     

    Par ailleurs, dans cette série Canal +, les personnages féminins trouvent une déclinaison contemporaine. C'est rafraichissant d'avoir une réalisatrice femme ! Jasmine est l'ambitieuse et intelligente fille du président, Marion (interprété par Marina Foïs) est un peu déglinguée mais pas moins très compétente au sein des Services Secrets, et Louna la petite soeur du pianiste incarne une jeune fille romantique. La mère des Nerrouche est également chargée de cette puissance que peuvent avoir les mères de clan qu'on observe souvent dans les familles "arabe" (quand on sait y regarder de plus près...).

     

    Dès le deuxième épisode, une certaine complexité commence à s'installer et on s'attache aux personnages. On sent que Zlotowski aimerait filmer les maghrébins de France comme Coppola a filmé les italiens aux Etats-Unis. Et elle a raison, il est temps de donner à voir cette France multi-culturelle dans sa réalité et dans sa beauté. Elle s'y emploi avec courage, comme Tolénado et Nakache viennent de le faire avec leur film Hors Normes (2019) ; ainsi que Kerry James, dans la série Netflix Les banlieusards (2019). Enfin, le cinéma et les séries françaises commencent à raconter des histoires dans le contexte socio-politique qui est le nôtre.

     

    C'est un bon début, même si en vérité - contrairement à Coppola et à tout le génie du cinéma américain - les cinéastes français semblent coincés dans une posture de bienveillance, qui les empêchent d'aller au coeur des sujets qu'ils traitent. Cela manque de Réel ! Le réel étant toujours au delà du bien et du mal...

     

    (1) Jean Birnbaum, Houellebecq  et le spectre du califat, Paris, Le Monde des livres :  https://www.lemonde.fr/livres/article/2012/05/11/les-doux-sauvages-de-sabri-louatah_1698825_3260.html

    (2) Virginie Despentes, Les doux "sauvages" de Sabri Louatah, Paris, Le Monde des livres :  https://www.lemonde.fr/livres/article/2012/05/11/les-doux-sauvages-de-sabri-louatah_1698825_3260.html

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