• J'ADORE

    Terre sans pain - Luis Bunuel (1933)

    Après que Luis Bunuel ait impressionné toute l'Inteligencia européenne avec le célèbre film court Un chien Andalou (1929) et son emblématique oeil coupé par une lame de rasoir ; le voilà qui revient avec le documentaire Terre sans pain (1933).

    Bunuel est très attendu (par les artistes, penseurs politiques, écrivains de l'époque...) d'autant plus que tout le monde se demande si le surréalisme qu'il a affirmé de prime abord - et qui va à jamais transformer la manière de faire du cinéma - n'était pas pur hasard ! Se sachant alors sous haute visibilité, Bunuel revient avec une oeuvre inattendue, a contre-pieds de la précédente toute en étant dans la même veine. Et c'est par ce geste que pourra se lire toute la suite de son oeuvre si monumentale et mystérieuse.

    Après un premier court-métrage dit "surréaliste" qui se veut restituer l'ambiance d'un rêve, il propose un documentaire de 26 minutes d'un réalisme cru sur les habitants d'un village d'Espagne nommé "Les Hurdes", qui sont frappés par la misère et méconnus du reste du monde. L'introduction annonce que c'est un "essai cinématographique de géographie humaine" qui donne à ce film un caractère presque scientifique, disons du moins anthropologique, et qui rappelle les films de Jean Rouch sur l'Afrique colonisée des années 50. Entre cinéma direct et mise en scène préconçue, Bunuel signe ici une oeuvre déroutante, qui montre à quel point le réel dépasse la fiction, ou plus justement à quel point chez l'homme ces deux ordres s'entremêlent nécessairement pour produire ce qu'on appelle la civilisation. 

    Le surréalisme ce n'est pas un simple motif formel qui traduirait un délire onirique hors de la réalité. Non, le surréalisme c'est quand la réalité - en tant que construction culturelle - se fissure pour laisser entrevoir la monstruosité du réel (cet indicible au sens de Lacan). Le surréalisme c'est ce qui est là mais à quoi il est impossible de donner sens. C'est l'absurde par excellence. C'est le hors-sens qui dans le fond mène la danse de l'existence. C'est ce qui est inintelligible pour l'homme et non représentable (même au cinéma).  Et Bunuel ne prétend pas pouvoir représenter ce qui ne peut pas l'être, mais il a inventé des images cinématographiques qui peuvent un temps soit peu nous nous mettre face à ce désarroi. Désarroi devant lequel toute culture du divertissement - et surtout celles virtuelles d'aujourd'hui - nous demande de fermer les yeux. Et pourtant comme Bunuel je crois qu'il faut savoir regarder en face ce que c'est que cet homme pris avec désarroi dans la civilisation. Dans le film Un chien Andalou, cet oeil coupé en deux, c'est une invitation à ouvrir l'oeil au premier degré, c'est à dire à regarder les choses avec attention. Bien évidement ce sera douloureux, mais il n'y a pas d'autre choix pour celui qui veut devenir responsable et traverser cette expérience en conscience.

    Terre sans pain est un document difficile à regarder. Bunuel montre un village perdu dans les montagnes et où les gens sont atteints d'une drôle de maladie qui déforme leur cou avec un goitre. Ces humains souffrants, qui ont un corps déformé, c'est surréaliste ! Il y a aussi un âne mort dévoré par des abeilles qui fait échos aux ânes morts du film Un chien Andalou, qui forme une image surréaliste pourtant trop réelle ici et non pas onirique. C'est sublime parce que c'est toujours au bord du monstrueux. C'est puissant parce que c'est uniquement ce moment de rupture avec la réalité que se situe la possibilité d'émergence d'une vérité, de révélation d'une conviction qui oblige alors à la prise de décision. Ce n'est pas rien une décision : c'est même le seul endroit où l'homme a son mot à dire finalement, le seul endroit où l'homme peut engager sa puissance créatrice pour transformer le monde. Parce que la nature profonde de l'homme civilisé c'est le politique en tant que moteur des choix destinés à dessiner les contours de la cité. D'où le discours écrit qui se déroule à la place du générique après le mot FIN de ce film.

    Par ces deux gestes primordiaux de Bunuel (un rêve délirant puis une réalité brute) se devine toute l'intention de son travail de cinéaste à venir. Le rêve est surréaliste parce qu'il constitue un réel de l'homme plus important qu'il n'y parait, et de la réalité surgit des fragments surréalistes parce que la culture échoue à recouvrir complètement le hors-sens du monde (ce qui peut ressurgir dans nos cauchemars nocturnes pour fermer la boucle). Mais si la culture est toujours une fiction préconçue, à la fois nécessaire à l'homme et construite par ce dernier, il est également possible de la redessiner dans la bonne direction. Mais à une condition : regarder d'un peu plus près quel est ce réel qu'elle s'évertue avec tant de hargne à recouvrir.

    Bunuel est cet homme courageux qui va voir en premier, qui défriche puis reconstruit, pour nous montrer là où il s'agit prendre fermement position. Parce que la culture peut aussi évoluer vers l'horreur quand elle avance sans conscience...  La prise de position de ce film est radicale, parce que beaucoup d'hommes de cette Europe contemporaine ont fermés les yeux et ont choisi de vivre sans conscience. A la sortie de ce film, nous sommes précisément en 1933 !  

     

    Un chien Andalou (en entier, 1927) : 

    https://www.youtube.com/watch?v=_iLDtD-wr7Q

     

    Terre sans pain (en entier, 1933) : 

    https://www.youtube.com/watch?v=QvMxAbO2f9s

     

     

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique