• J'AIME BIEN

    The lighthouse - Eggers (2019)La photographie est splendide, le jeu d'acteur éblouissant, la manipulation plastique des matières savante et le verbe poétique. C'est une belle expérience esthétique, pourtant il semble que toutes ces couches de fabrication du film se superposent sans jamais faire unité. Il s'agit d'une succession d'expertises qui échouent a faire atmosphère. Le spectateur n'est jamais happé dans le récit, aucune émotion ne semble liée à ce qui précède ou à ce qui suit. Le film progresse par sursauts... d'intelligence. Il manque quelque chose pour faire cinéma, mais quoi ? Peut-être d'y mettre plus d'âme que d'intelligence justement ?

    On notera la référence majeure au film russe Solaris de Tarkovski (1972) même si ce dernier est bien plus troublant et drôlement plus angoissant ! Et c'est toujours un plaisir de voir continuer de circuler les motifs du cinéma hitchcockien : l'escalier en colimaçon de Vertigo (1958) et les mouettes menaçantes du film Les oiseaux (1963). Mais le film de Eggers est trop lisible, trop compréhensible là où le cinéma d'Hitchcock est déroutant. Hitch part toujours de situations banales qui deviennent incroyables, avec l'irrationnel humain qui reste opaque, insondable. Ce qui froid dans le dos devant le cinéma d'Hitchcock c'est que le fou c'est nous : a priori on ne veut pas l'admettre mais on sent bien - émotionnellement - qu'on touche du doigt quelques vérités...

    Enfin, la prestation théâtrale du vieux Willem Dafoe (65 ans) face au jeune Robert Pattinson (35 ans) est remarquable. Pattinson est à la hauteur d'un Dafoe au sommet de son art, comme pour garantir que la relève des grands acteurs américains est assurée. Le film vaut surtout le détour pour ce face à face là à mon avis.

     

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  • J'AIME PAS

    Terminal Sud - Rahah Ameur Zaimeche (2019)J'avoue que je ne comprends pas où Rabah Ameur-Zaïmeche veut nous amener. Je vois dans ce film une position politique franche qui rappelle que toute Nation peut basculer dans un état de guerre civile : au début on croit être dans l'Algérie des années 90 puis il s'avère que le récit se déroule dans le sud de la France. Et je reconnais que Zaïmeche est fidèle à lui-même dans cette manière de n'être jamais dans la séduction et d'assumer l'aspect contemplatif de son esthétique cinéma faite de longs plans fixes et qui ne cherchent pas la joliesse. Mais franchement, je trouve ça froid et lourd ! Il y a quelque chose de coupable qui circule dans ces images, comme si on était tous responsables d'un monde qui va vers sa perte. Comme si Zaïmeche, tel un prophète moderne, venait nous annoncer les fléaux à venir que nous-autres pauvres libertins inconscients avons sous-estimés. 

    Finalement, comme dans Joker il y a cette mauvaise idée d'une mise en scène explicite d'un "homme déchet" quand Ramzy est filmé inconscient dans des ordures, comme Phoenix était filmé tabassé par des enfants au milieu d'une rue sombre saturée de sac poubelles. C'est sans doute une idée forte qui traverse notre époque : cette nouvelle forme de culpabilité qu'on les individus (et surtout les jeunes enfants malheureusement) de se penser comme une pollution pour la Terre, et de ne plus accepter l'idée que - oui -  être vivant c'est produire du reste... et ça ne pourra pas être autrement. Seul le mort ni ne consomme, ni ne produit plus rien !

    Chez Zaïmeche comme chez Todd Phillips, un certain moralisme judéo-chrétien qui prend le dessus sur le film. Ramzy Bedia a d'ailleurs ici la position christique du sacrifié, de celui qui continue à aider son prochain quitte à tout perdre : sa femme, sa santé et même sa vie. Mais le plus décevant c'est cette scène de torture qui n'a aucun sens ! (Et qui fait de Ramzy comme de Joker une victime absolue). Elle arrive comme un cheveux sur la soupe, pas crédible en terme de jeu. Et le plus ridicule c'est l'image d'après sur un tag au mur avec le mot "liberté". Est-ce qu'il s'agit de dire que l'idéal républicain de "liberté, égalité, fraternité" qui n'est pas appliqué doit forcement entrainer ces situations de haine ? Je répondrais à Zaïmeche, comme bizarrement je l'ai dis du film de Phillips, que seuls les petits enfants croient que l'égalité ça existe. Tout autant que la liberté et la fraternité ne peuvent pas s'appliquer à tout un peuple. C'est un mythe nécessaire à la nation pour tenter de faire cohésion, mais la réalité de chacun au quotidien c'est bien autre chose...

    En tout cas, le cinéma n'a pas pour fonction de faire la morale au gens, mais devrait plutôt remettre de la pulsion de vie là où ceux qui n'aiment pas le monde tel qu'il est voudraient tout figer. Dans Psychose d'Hitchcock il y a une mise en scène vibrante de vitalité, et d'humour en creux, là où il s'agit de traiter avec une grande justesse de la forme la plus mortifère des troubles psychiques... Le ton du film n'a pas a épouser le ton du sujet, c'est même dans cet écart de tons que le regard du cinéaste témoigne de son recul et de son indépendance.

     

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    Joker - Todd Phillips (2019)Joker est un film malin! Redoutable du point de vue plastique : ce corps maigre sculpté de Joaquin Phoenix en contraste avec ses costumes aux couleurs chatoyantes ; ces danses pulsionnelles au milieu des rues sombres saturées de déchets ; ou ce rire déformé qui sonne comme une sorte de toc entre cris et pleurs. En terme d'effets c'est très réussit ! Il y a aussi l'idée intéressante d'un clown morbide qui n'arrive plus à sublimer sa détresse. Car si un clown est toujours triste, la tonalité comique de son jeu est une fonction nécessaire. Joker est ici une sorte d'anti-Charlie Chaplin pour dire à quel point le monde d'aujourd'hui n'offrirait aucune place à la tendresse infinie du clown d'autrefois. Or sans tendresse et sans humour devant la maladresse, le clown meurt... ou tue (c'est la même chose) ! Et pourtant,  malgré toutes ces qualités Joker n'est pas un grand film de cinéma à mon sens, parce qu'il commet l'erreur philosophique de vouloir justifier le mal. Tout ce pataquès autour de la mère envahissante et maltraitante, de ce père absent, qui s'avère être l'homme le plus puissant de la ville mais qui le rejète, avec une comparaison à ce frère éventuel (le futur Batman) qui dispose de tout le luxe que lui n'a pas... C'est lourd dingue! C'est de la psychanalyse de comptoir, et c'est pourquoi ce personnage de Joker reste finalement un corps sans âme, livré à une simple pantomime. Ici Todd Phillips étouffe le mystère de l'effondrement psychotique avec l'arrogance de prétendre cerner la mécanique du passage à l'acte criminel. C'est pourquoi avec cette pseudo-logique Todd Phillips est ici particulièrement dans l'air du temps (d'où son succès mondial sans doute), car ce film est plus aliéné à l'époque contemporaine qu'il ne propose de réelles alternatives de représentation.

    Mais quelle mouche a piqué Todd Philipps ? Lui qui nous proposait du cinéma commercial à coup de grosses comédies potaches : Starsky et Huch (2004) ; L'école des dragueurs (2006), Very Bad Trip 1, 2 et 3 (2010 à 2013); c'était rigolo tout ça. Puis d'un seul coup ce film Joker, ou l'histoire d'un clown morbide qui devient malgré lui le leader d'une insurrection aussi soudaine que déchainée. On dirait que Todd Philipps est de mauvais humeur en ce moment ou qu'il bien qu'il est décidé à donner un caractère plus politique et radical à son cinéma.

    Finit la rigolade donc, parlons du drame de l'époque contemporaine mais toujours sans faire dans la dentelle. Todd Phillips n'y va pas avec le dos de cuillère pour dresser un constat catastrophiste de la société américaine d'aujourd'hui, qui fait échos à tous ces discours déclinistes sur notre monde en perdition. Un peu à la façon d'une Greta Thunberg qui invective les politiques et les industriels en disant "Comment osez vous ? Les hommes souffrent et la planète est en train de dépérir! ". Dans le film Joker il est question d'un homme qui souffre dans une ville saturée de sacs poubelle et d'un trop plein de déchets. Mais Joker est justement cet homme comme en trop, inadapté, déclassé, isolé. Presque qu'un "homme déchet" inutile et dont plus personne ne veut plus s'occuper. Quel dommage d'alimenter cette représentation dépressive d'un homme qui serait lui-même une pollution pour le monde ! Quand justement, c'est en regardant de près l'homme qui bascule dans la folie, qu'on peut se rendre compte de l'infinie génie qui est en nous. Foucault déclarait "De L'homme à l'homme vrai, le chemin passe par le fou". Comme l'illustre également tout le cinéma de Raymond Depardon qui restitue l'immense poésie qui peut surgir des aliénés : San Clemente (1982) ou dans 12 jours (2017). Et si dans Joker, le fou n'a rien de poétique c'est justement parce qu'il glisse de manière si passive de la douleur au crime (même l'arme avec laquelle il tue lui a été glissée dans la main par un autre), comme s'il devait être complètement dédouané de toute responsabilité, comme si son entourage cruel l'avait téléguidé, comme s'il ne lui restait pas une once de libre-arbitre pourtant notre dernière pulsion d'humanité. C'est un homme privé de la singularité, toujours créative, qu'il y à faire symptôme. 

    Ce film Joker est le remake croisé de deux films de Scorcese qui mettent en scène des formes de folie  : Taxi Driver (1976) et La valse des pantins (1983). Dans le premier film Taxi Driver, Travis (Robert de Niro) est un jeune homme seul et inadapté à la société américaine. Comme dans Joker, la première partie du film consiste à le voir essayer de surmonter ses difficultés, jusqu'à un point de basculement (mystérieux chez Scorcese) qui le fait passé du côté du crime. Mais d'une manière tout à fait construite idéologiquement chez Travis : il veut purifier la ville de New-York en éliminant le mal, sauf qu'il devient lui-même le mal (car Scorcese nous montre que les petits mafieux que Travis assassine ne sont pas de si mauvais gars dans le fond). D'un côté Travis est touchant parce qu'il essai de devenir quelqu'un de bien pour s'adapter, mais d'un autre côté il s'est aliéné à l'intégrisme morale du puritanisme américain qu'il a pris pour argent comptant quand il décide malheureusement de faire justice lui-même et de tuer des hommes sans les connaitre. Le génie de Scorcese réside dans cette mise en scène complexe du sociopathe haut en couleurs, qu'il s'agit ni de dédouané ni d'accuser, ni d'aimer ni de haïr, mais juste de regarder en face avec toute l'ambivalence de sentiments que cela induit chez le spectateur. De la même manière, Rubert Pupkin (Robert de Niro encore) dans La valse des pantins est comme Joker, un homme en détresse qui veut devenir humoriste pour passer à la télé. Sauf qu'encore un fois, Scorcese nous présente un personnage touchant quand on comprend la haine de soi qui l'habite et le fait s'humilier sans cesse ; en même temps qu'il reste responsable de ce peu d'effort qu'il fournit pour devenir humoriste, car il fait le choix halluciné de croire qu'on peut devenir une célébrité parce qu'on connait une célébrité. La chute de Rubert Pupkin comme celle de Travis les isole encore davantage, et si la société américaine finit par les vénérer contre toute attente c'est bien parce qu'elle est traversée par ces mêmes folies. Ces deux portraits d'aliénés chez Scorcese sont aussi des portraits de l'Amérique, c'est pourquoi Scorcese n'est absolument pas complaisant devant leurs actes déviants. 

    Le Joker de Todd Phillips invite trop à la pitié, tout le monde est contre lui : les politiques, ses patrons, ses parents, les enfants dans la rue, même sa venue au monde finalement... Il est une victime absolue, qui innocenté par sa biographie a donc toute latitude pour jouir du crime : pouvoir phallique par excellence ! C'est une position enfantine finalement : j'ai mal donc j'ai le droit de faire mal, avec cette triste dichotomie victime/bourreau dans laquelle notre époque est déjà plongée de plein pieds et qui ne permettra jamais d'analyser les phénomènes sociaux avec les nuances qu'ils méritent. Rubert Pupkin dans la Valse des pantins termine acclamé par une foule qui forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro semble enterré d'avance; Arthur Fleck dans Joker termine également acclamé par la foule mais en surplomb debout sur une voiture, triomphant. Signe de l'ambiguïté manifeste du propos de Todd Phillips qui ne semble pas complètement comprendre ce qu'il est en train de dire... 

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    Once upon the time... Hollywood - Quentin Tarantino (2019)

     Charles Manson hippies clan

    Revenu bredouille de Cannes 2019, Tarantino signe quand même un très grand film de cinéma. Difficile a cerner certes, mais tellement fidèle à lui-même: chargé d'énergie dès les premières secondes et très stylisé : avec une bande son déraillante, une déclinaison fascinante du féminin et un moment de vengeance explosif bien sûr ! Au cinéma tout est permis comme dans un fantasme et c'est la folle liberté de Tarantino de nous livrer les siens, avec en creux une pudique sentimentalité qui finit toujours par surgir malgré la nécessité de saturer la violence. Le film commence avec de modestes lenteurs pour finir par un carnage aussi drôle que trash! Tarantino est un virtuose du cinéma (et pas seulement un recycleur de formes). Combien de réalisateurs rêveraient juste réussir une scène culte comme Tarantino nous en donne à voir encore plusieurs dans ce film : la mise en abime du jeu d'acteur de Dicaprio qui joue l'acteur qui rate puis qui se re-concentre aussi vite pour livrer le meilleur de ce qu'on peut imaginer; où ce moment où Brad Pitt défonce un hippie pour l'obliger à changer sa roue de voiture ; ou cette délicieuse adolescente qui fait du stop et devant laquelle peu d'hommes se poseraient la question de sa majorité... Et le plus audacieux est encore au-delà de tout ça : c'est ce portrait à rebrousse poil et dérangeant du mouvement hippie. Tarantino est celui qui donne un nouveau visage à l'injonction "il est interdit d'interdire" et à cette contre-culture des années 60 qui va ponctuer son déclin avec le crime atroce perpétré par "la Manson familly" dont il est question ici. Derrière Tarantino le jouisseur, il y a Tarantino l'historien qui montre l'élan avec lequel l'Amérique est entrée dans les années 1970... ce qui pourrait bien expliquer ce qu'elle est devenue 50 ans plus tard. Ceux qui avaient la vingtaine durant les sixties ont environ 70 ans (l'âge de Trump) en 2020. C'est bien cette génération qui a façonner le monde occidental tel qu'il existe aujourd'hui.

    "Once upon the time (trois petits points) Hollywood" est un film difficile à lire. Pour son 9ème long-métrage Tarantino ne nous mâche par le travail, loin de là... Une première énigme se pose : alors que le mouvement hippie autrement nommé "Flower Power" reste dans notre imaginaire collectif une utopie sympathique, pourquoi fait-il un portrait si désastreux de ces communautés idéalistes qui sont apparu en Occident dans les années 60?

    "Il était une fois" est l'introduction classique d'une histoire qui prend la forme d'un conte. Or le conte est un récit d'aventures imaginaires qui se distingue du roman ou de la nouvelle par l'acceptation de l'invraisemblance. Ca tombe bien, Tarantino n'en n'a jamais rien à faire de la vraisemblance ! Hitchcock non plus d'ailleurs, ce dernier n'a que trop répété aux journalistes perplexes devant ses scénarios, qu'à choisir entre l'émotion et la vraisemblance au cinéma, il choisit l'émotion. Le conte a aussi cette particularité de traverser les siècles grâce à la force émotionnelle qu'il contient associée le plus souvent à une puissante pensée philosophique.

    Tarantino n'est pas du côté de la réalité, il est du côté fantasme. Ses films sont tels des rêves éveillés où les pulsions peuvent s'exprimer sans conséquence dans le réel. Qui n'a jamais rêver d'embrasser celui ou celle qui pourtant est inaccessible et nous fait baisser les yeux quand on le croise ? ou qui n'a jamais imaginer de casser la gueule à quelqu'un du boulot pourtant en réalité intouchable ?  Le fantasme de Tarantino, qu'il ne cesse de nous livrer dans toute son oeuvre,  c'est celui qui consiste à régler ses comptes à l'horreur de l'Histoire. Tarantino n'est pas un idéaliste qui croit qu'il serait possible d'éradiquer le mal des sociétés humaines. Par contre, tout ce qu'on peut faire selon lui pour compenser, c'est se réjouir ensemble d'un rêve de vengeance :

    - Son film Inglourious basterds c'est la vengeance qui n'a pas eu lieu contre les nazis

    - Son film Django c'est lvengeance qui n'a pas eu lieu contre l'esclavage 

    Son film Jackie Brown c'est lvengeance d'une femme noire qui n'a pas eu lieue contre l'écrasante domination masculine trans-raciale

    Si tout un chacun peut fantasmer pour compenser face à celui qui lui fait du mal et devant lequel il est en réalité impuissant, Tarantino empreinte les voies du cinéma pour donner une forme démesurée à un fantasme de puissance qui dit finalement l'inverse :  à savoir à quel point l'homme est impuissant devant les fléaux de l'histoire du monde moderne : le nazisme, l'esclavage, la domination masculine, ect... Sauf qu'au lieu de s'en accabler, Tarantino met en scène - pour le plus grand bien de notre santé mentale je crois - ce drôle de sentiment qu'il y a à se réjouir de la vengeance ! Ses films nous invitent a s'imaginer reprendre le dessus sur les monstruosités de l'histoire. Car qu'en serait-t-il du monde s'il y avait décompensation ?

    Dans ce dernier opus Once upon the time... Hollywood, il s'agit de carboniser des hippies. Figures majeures de notre histoire contemporaine, mais qu'il est plus difficile de ranger du côté du mal. Car le mouvement hippie est apparu dans les années 60 - au moment du célèbre festival de Woodstock - comme une contre-culture s'opposant aux modèles traditionnels qui régissaient les sociétés occidentales au début XXème siècle. Pourtant Tarantino règle méchamment ses comptes au "flower power" qu'il représente comme des gens stupides, sales et haineux ; comme aucun autres réalisateurs n'avaient oser les représenter jusqu'ici j'ai l'impression. Et ce n'est pas si inintéressant... car à regarder de plus près cette partie de l'histoire, même si l'idéologie hippie a pu partir de bonnes intentions avec des tag lines comme "faisons l'amour et pas la guerre", il s'avère que de nombreuses communautés hippies étaient organisées comme des sectes, et que l'injonction "il est interdit d'interdir" avait finit par entrainer de nombreuses dérives : adolescents sous emprises, viols de femmes, et parfois même pédophilie. Jusqu'à ce que les historiens ponctuent la chute définitive de ce mouvement qui perd tout crédit dans l'opinion publique américaine au début des années 70, après le crime atroce perpétré par la "Mason familly" : une bande de hippies décérébrés qui se trompe de maison et qui assassine la femme de Polanski, l'actrice Sharon Tate, alors enceinte de 8 mois et ses amis qui se trouvaient là par hasard. 

    L'Amérique à la gueule de bois au sortir des années 60, elle déchante brutalement de l'idéal de la contre-culture hippies qui avait laisser espérer qu'il était possible de "vivre sans temps mort et de jouir sans entrave". Charles Manson est l'emblème de ce désenchantement. Leader d'une communauté hippies à Los Angeles, il a commis des crimes en série avec l'aide de ses affiliés. Le procès de la "Manson familly" est le plus long et le plus couteux de l'histoire judiciaire des Etats-unis.

    C'est à cet endroit que ce nouveau film de Tarantino propose le fantasme d'une "Manson familly" qui se trompant de maison serait tombée sur Brad Pitt et DiCaprio, qui avec force et décontraction, les aurait empêcher de nuire. Petite réjouissance cinématographique devant une tragédie sur laquelle personne ne peut revenir malheureusement.

    Par ailleurs, toute la construction du film pose en contraste la vie quotidienne de l'acteur (incarné par DiCaprio) VersuS la vie quotidienne des hippies de la "Manson familly": DiCaprio vit seul VS la vie en communauté, il travaille dur et se lève tôt VS la paresse jusqu'en milieu d'après-midi, il prend soin de lui et est élégant VS ils sont négligés, il respecte la hiérarchie de l'industrie du cinéma VS l'absence totale d'autorité ; mais surtout DiCaprio sait jouir de la parole (acte fondamental du jeu d'acteur autant qu'à Tarantino qui est un des meilleurs dialoguistes de l'histoire du cinéma!) alors que les hippies vivent dans un silence mortifère. Comme si jouir sans entrave empêchait l'homme de développer l'acuité du langage ? Comme si l'homme privé du plaisir de la parole - le hippie - ne pouvait prendre que l'imbécile trajet de la pulsion : certes d'abord joyeusement sexuelle (comme chez la sublime adolescente du film) mais qui ne pourra malheureusement pas empêcher ce moment de retour du refoulé, sous la forme de la pulsion criminelle  (comme le montre également très bien le film Spring Breaker d'Harmony Korine, sorti en 2012). 

    Pour conclure, il me semble évident que Tarantino plaide pour le monde traditionnel pour lequel il ressent une certaine nostalgie: celui qui valorisait le travail, la hiérarchie et l'éloquence. Il considère que c'est l'effort que tout homme et femme doit faire pour entretenir les civilisations humaines, ou autrement dit la culture. Or je me risque à dire que jamais l'Amérique (et l'Occident par conséquent) n'a été aussi inculte qu'aujourd'hui. Jamais les limites n'ont été aussi éclatées qu'aujourd'hui. Jamais dans l'histoire de l'humanité les autorités n'ont autant vacillé. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère où l'injonction à jouir est première (via l'incessant discours publicitaire). Cet état de faits n'est pas arrivé du jour en lendemain, mais provient de cette fissure qui apparait dès les années 60 sous la forme de l'idéologie hippie. Le marché est aussi une sorte de pousse au crime (au moins pour la planète) mais qui est soutenu par ces idiots de publicitaires et par la propagande marketing qui nous suggère l'idéal d'une vie vautrée dans la luxure. Le mouvement hippie selon Tarantino est un drame pour l'histoire de l'humanité. On n'est pas forcé d'être d'accord avec lui, mais c'est quand même une question sacrément troublante.

    Et pour ceux qui n'aime pas trop philosopher vous trouverez quand même du plaisir à aller voir ce film : Tarantino s'amuse à y mettre un tas de citations cinématographiques et à faire s'entremêler tous les genres : c'est un peu un polar, un peu un film d'horreur, un peu un "feel good movie", un peu un film de guerre, un peu une comédie, un peu un film d'art martiaux... il y a encore beaucoup de choses à dire sur ce film... Brad Pitt est très drôle... DiCaprio très touchant... je ne commenterai pas la provocation anti-féministe... Le bel hommage à Sharon Tate me semble lui faire honneur... je m'arrête là. Je voulais surtout défendre que ce type est un génie, que ce soit dans le fond ou dans la forme. Vivement son 10ème film !

     

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    Jeanne - Bruno Dumont (2019)

    Bruno Dumont est le cinéaste de gueules cassées, des gestes maladroits, des articulations hésitantes... bref des inadaptés. Et oui ça fait cinéma parce que ça permet de résister à la tyrannie de notre réalité contemporaine qui exige toujours plus de perfection, toujours plus de performances, toujours plus de pouvoir jusqu'à faire de nous des robots sans affects et sans âme.

    Cette "petite" plus value de 15% que les sociétés intégrées au marché doivent faire chaque année, sont aussi les 15% demandés comme efforts supplémentaires aux gens qui travaillent pour ces sociétés. Ce sont aussi les 15% de matériaux supplémentaires à extraire de la Terre... Plus 15% chaque année ça fait plus 150% tous les 10 ans, plus 300 % tous les 20 ans. Quel individu peut avoir l'endurance de se surpasser de cette manière pour tenir la durée ? Aucun. C'est pour cela que le marché essore les individus, épuise les plus sensibles et jète dehors ceux qui perdent le rythme, pour les remplacer par du sang neuf. Pour rester dans la course il faut jouer des coudes, prendre des drogues, où n'avoir plus aucun sentiment, plus aucune conscience ni politique ni éthique. En réalité ce sont les "justes" au sens de Camus qui sont les premiers exclus. En fait il faudrait être heureux de ne pas en être ; mais tout le discours alentours est culpabilisant : "tu n'es pas à la hauteur", "tu n'es pas assez rapide", "tu n'es pas assez beau", "tu n'es pas assez intelligent", "tu seras remplacé par un robot doué d'une intelligence artificielle supérieure à la tienne", etc. Alors le compte est bon pour ce pauvre homme contemporain qu'on regarde comme un être sans valeur et sans force.

    Alors Bruno Dumont débarque avec des films contre-performants, avec des acteurs bizarres qui improvisent, qui jouent mal et desquels se dégagent tant de vulnérabilité (ouf on respire enfin!). Avec des chevaux qui dansent, et des costumes qui n'ont aucune importance : juge, religieux ou chevalier l'homme ou la femme derrière le costume est toujours le même être existentiel : cet Homme définit par Pascal comme "GRAND parce qu'il sait qu'il est misérable". Le sujet filmé par Bruno Dumont c'est la grandeur infinie de l'humain, sans cesse surprenante, indépassable, qu'il ne faut pas oublier. Et qui ne prend sa source que dans cette conscience aiguë qu'il a de sa propre finitude. Ce qui le tord bizarrement souvent certes, mais c'est dans cette étrangeté qu'il y a de la poésie. Dans cette étrangeté qu'il y a de la joie à partager et plein de surprise. Dumont met en scène ces deux ressorts magiques qui permettent de durer dans la vie : la joie partagée et la poésie. Forces impossibles à quantifier, non mesurables, immatérielles et sans prix, qui échapperont donc toujours au marché !

     

     

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