• Joker - Todd Phillips (2019)

     

    Joker - Todd Phillips (2019)Joker est un film malin! Redoutable du point de vue plastique : ce corps maigre sculpté de Joaquin Phoenix en contraste avec ses costumes aux couleurs chatoyantes ; ces danses pulsionnelles au milieu des rues sombres saturées de déchets ; ou ce rire déformé qui sonne comme une sorte de toc entre cris et pleurs. En terme d'effets c'est très réussit ! Il y a aussi l'idée intéressante d'un clown morbide qui n'arrive plus à sublimer sa détresse. Car si un clown est toujours triste, la tonalité comique de son jeu est une fonction nécessaire. Joker est ici une sorte d'anti-Charlie Chaplin pour dire à quel point le monde d'aujourd'hui n'offrirait aucune place à la tendresse infinie du clown d'autrefois. Or sans tendresse et sans humour devant la maladresse, le clown meurt... ou tue (c'est la même chose) ! Et pourtant,  malgré toutes ces qualités Joker n'est pas un grand film de cinéma à mon sens, parce qu'il commet l'erreur philosophique de vouloir justifier le mal. Tout ce pataquès autour de la mère envahissante et maltraitante, de ce père absent, qui s'avère être l'homme le plus puissant de la ville mais qui le rejète, avec une comparaison à ce frère éventuel (le futur Batman) qui dispose de tout le luxe que lui n'a pas... C'est lourd dingue! C'est de la psychanalyse de comptoir, et c'est pourquoi ce personnage de Joker reste finalement un corps sans âme, livré à une simple pantomime. Ici Todd Phillips étouffe le mystère de l'effondrement psychotique avec l'arrogance de prétendre cerner la mécanique du passage à l'acte criminel. C'est pourquoi avec cette pseudo-logique Todd Phillips est ici particulièrement dans l'air du temps (d'où son succès mondial sans doute), car ce film est plus aliéné à l'époque contemporaine qu'il ne propose de réelles alternatives de représentation.

    Mais quelle mouche a piqué Todd Philipps ? Lui qui nous proposait du cinéma commercial à coup de grosses comédies potaches : Starsky et Huch (2004) ; L'école des dragueurs (2006), Very Bad Trip 1, 2 et 3 (2010 à 2013); c'était rigolo tout ça. Puis d'un seul coup ce film Joker, ou l'histoire d'un clown morbide qui devient malgré lui le leader d'une insurrection aussi soudaine que déchainée. On dirait que Todd Philipps est de mauvais humeur en ce moment ou qu'il bien qu'il est décidé à donner un caractère plus politique et radical à son cinéma.

    Finit la rigolade donc, parlons du drame de l'époque contemporaine mais toujours sans faire dans la dentelle. Todd Phillips n'y va pas avec le dos de cuillère pour dresser un constat catastrophiste de la société américaine d'aujourd'hui, qui fait échos à tous ces discours déclinistes sur notre monde en perdition. Un peu à la façon d'une Greta Thunberg qui invective les politiques et les industriels en disant "Comment osez vous ? Les hommes souffrent et la planète est en train de dépérir! ". Dans le film Joker il est question d'un homme qui souffre dans une ville saturée de sacs poubelle et d'un trop plein de déchets. Mais Joker est justement cet homme comme en trop, inadapté, déclassé, isolé. Presque qu'un "homme déchet" inutile et dont plus personne ne veut plus s'occuper. Quel dommage d'alimenter cette représentation dépressive d'un homme qui serait lui-même une pollution pour le monde ! Quand justement, c'est en regardant de près l'homme qui bascule dans la folie, qu'on peut se rendre compte de l'infinie génie qui est en nous. Foucault déclarait "De L'homme à l'homme vrai, le chemin passe par le fou". Comme l'illustre également tout le cinéma de Raymond Depardon qui restitue l'immense poésie qui peut surgir des aliénés : San Clemente (1982) ou dans 12 jours (2017). Et si dans Joker, le fou n'a rien de poétique c'est justement parce qu'il glisse de manière si passive de la douleur au crime (même l'arme avec laquelle il tue lui a été glissée dans la main par un autre), comme s'il devait être complètement dédouané de toute responsabilité, comme si son entourage cruel l'avait téléguidé, comme s'il ne lui restait pas une once de libre-arbitre pourtant notre dernière pulsion d'humanité. C'est un homme privé de la singularité, toujours créative, qu'il y à faire symptôme. 

    Ce film Joker est le remake croisé de deux films de Scorcese qui mettent en scène des formes de folie  : Taxi Driver (1976) et La valse des pantins (1983). Dans le premier film Taxi Driver, Travis (Robert de Niro) est un jeune homme seul et inadapté à la société américaine. Comme dans Joker, la première partie du film consiste à le voir essayer de surmonter ses difficultés, jusqu'à un point de basculement (mystérieux chez Scorcese) qui le fait passé du côté du crime. Mais d'une manière tout à fait construite idéologiquement chez Travis : il veut purifier la ville de New-York en éliminant le mal, sauf qu'il devient lui-même le mal (car Scorcese nous montre que les petits mafieux que Travis assassine ne sont pas de si mauvais gars dans le fond). D'un côté Travis est touchant parce qu'il essai de devenir quelqu'un de bien pour s'adapter, mais d'un autre côté il s'est aliéné à l'intégrisme morale du puritanisme américain qu'il a pris pour argent comptant quand il décide malheureusement de faire justice lui-même et de tuer des hommes sans les connaitre. Le génie de Scorcese réside dans cette mise en scène complexe du sociopathe haut en couleurs, qu'il s'agit ni de dédouané ni d'accuser, ni d'aimer ni de haïr, mais juste de regarder en face avec toute l'ambivalence de sentiments que cela induit chez le spectateur. De la même manière, Rubert Pupkin (Robert de Niro encore) dans La valse des pantins est comme Joker, un homme en détresse qui veut devenir humoriste pour passer à la télé. Sauf qu'encore un fois, Scorcese nous présente un personnage touchant quand on comprend la haine de soi qui l'habite et le fait s'humilier sans cesse ; en même temps qu'il reste responsable de ce peu d'effort qu'il fournit pour devenir humoriste, car il fait le choix halluciné de croire qu'on peut devenir une célébrité parce qu'on connait une célébrité. La chute de Rubert Pupkin comme celle de Travis les isole encore davantage, et si la société américaine finit par les vénérer contre toute attente c'est bien parce qu'elle est traversée par ces mêmes folies. Ces deux portraits d'aliénés chez Scorcese sont aussi des portraits de l'Amérique, c'est pourquoi Scorcese n'est absolument pas complaisant devant leurs actes déviants. 

    Le Joker de Todd Phillips invite trop à la pitié, tout le monde est contre lui : les politiques, ses patrons, ses parents, les enfants dans la rue, même sa venue au monde finalement... Il est une victime absolue, qui innocenté par sa biographie a donc toute latitude pour jouir du crime : pouvoir phallique par excellence ! C'est une position enfantine finalement : j'ai mal donc j'ai le droit de faire mal, avec cette triste dichotomie victime/bourreau dans laquelle notre époque est déjà plongée de plein pieds et qui ne permettra jamais d'analyser les phénomènes sociaux avec les nuances qu'ils méritent. Rubert Pupkin dans la Valse des pantins termine acclamé par une foule qui forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro semble enterré d'avance; Arthur Fleck dans Joker termine également acclamé par la foule mais en surplomb debout sur une voiture, triomphant. Signe de l'ambiguïté manifeste du propos de Todd Phillips qui ne semble pas complètement comprendre ce qu'il est en train de dire... 

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