• Joker - Todd Phillips (2019)

     

    Joker - Todd Phillips (2019)

    Joker de Todd Philips est un des films les plus marquants de l’année 2019 : C’est un véritable triomphe au box office mondial avec plus d’un milliard de recette, dont 5 millions de spectateurs juste en France! La reconnaissance critique est également au rendez-vous : le film obtient le Lion d’Or à la Mostra de Venise et la prestation de Joaquin Phoenix est récompensée dans les grands festivals  : Golden Globe, Oscar du meilleur acteur, etc.

    Et c’est un film fascinant en effet. 

    Mais quelle mouche a piqué Todd Philips ? Lui qui nous proposait du cinéma commercial à coup de grosses comédies potaches : Starsky et Huch (2004) ; L'école des dragueurs (2006), Very Bad Trip 1, 2 et 3 (2010 à 2013); c'était bien marrant tout ça. Puis d'un seul coup ce film Joker, ou l'histoire d'un clown morbide qui devient malgré lui le leader d'une insurrection aussi soudaine que déchainée. On dirait que Todd Philips est de mauvais humeur en ce moment ou bien qu'il est décidé à donner un caractère plus politique à son cinéma.

    Néanmoins, si on prend le film au sérieux dans son ambition qui consiste à vouloir faire d’un Marvel un film d’auteur - ambition décalée mais pas illégitime ; alors le propos du film pose problème. Son réalisateur, Todd Phillips, trop préoccupé qu’il est par le spectaculaire de la forme (n’oublions pas qu’il vient de la publicité) me semble assez maladroit dans le fond.

     

    Il s’agit dans ce Marvel Comics, de mettre en scène le Joker de Batman dans une biographie depuis son enfance qui le déterminerait à devenir un psychopathe. Todd Phillips essaye de traiter ce sujet conséquent - et pas des moins difficiles à élucider - du passage à l’acte criminel. Et pour ce faire, Todd Phillips n’est pas seulement influencé par l’oeuvre de Scorsese, mais il fait ici un remake croisé de 2 films du maestro : Taxi Driver (sorti en 1976) et La valse des pantins (sorti en 1983). Mais là où Scorsese développe des personnages complexes et profondément humains, Todd Phillips qui déclare avoir eu l’intention de faire un film “psychologique sur le Joker de Batman” n’a pas la même profondeur de vue. Et il ne suffit pas d’imiter Scorsese pour s’en sortir !

     

    Revenons au texte filmique :  Joker qui est un film malin ! Redoutable du point de vue plastique : ce corps maigre et squelettique de Joaquin Phoenix qui contraste avec ses costumes aux couleurs chatoyantes ; ces danses pulsionnelles au milieu des rues sombres saturées de déchets ; et ce rire déformé qui sonne comme une sorte de toc entre cris et pleurs. En terme d'effets c'est très réussi ! 

    Il y a aussi la bonne idée de faire de Joker faire un clown triste qui n'arrive pas à sublimer sa détresse. Un clown est toujours triste dans le fond et l’aspect comique de son jeu est une compensation nécessaire. Charlot, Buster Keaton Laurel et Hardy représentaient, comme le Joker dans ce film, des inadaptés devant la société, des déficients qui ratent tout ce qu’ils entreprennent, mais aussi des romantiques qui préfèrent le rêve au pragmatisme du quotidien. Le Joker joué par Joaquin Phoenix  ici est un clown qui échoue à fait rire, qui devient donc une sorte clown morbide. Car plus personne aujourd’hui ne voit ce qu’il y a de poétique dans le ratage. Il est une sorte d'anti-Charlie Chaplin car sa maladresse face au monde n’inspire plus de tendresse. Jusqu’ici la proposition de Todd Phillips n’est pas inintéressante ! 

    Mais voilà il s’agit maintenant de mettre en scène la mécanique qui fait basculer Arthur Flex, alias le Joker de l’humiliation au crime. Et le premier écueil de construction du personnage c’est qu’il invite trop à la pitié..  Dans le film, tout le monde - au premier sens du terme - est contre lui : les politiques, ses patrons, sa mère, son père, son frère, même les enfants dans la rue et les passants du métro... Il est une sorte de victime absolue, qui semble a priori innocentée devant ses actes par cette biographie accablante. Et aucun procédé de mise à distance ne permet au spectateur de relativiser son empathie. 

    Contrairement à chez Scorsese, ici le passage à l’acte criminel n’est plus la conséquence d’une aliénation tragique mais résonne comme une logique trop compréhensible. Comme si l’être devait nécessairement basculer de la souffrance au crime. Comme si les mecs de Wall Street assassinées dans le film le méritaient un peu quand même… D’habitude je n’adhère pas aux polémique qui reproche à un  film de faire l’apologie de la violence. Car la mise en scène du crime est un des moteurs de l’histoire du cinéma… sans quoi nous n’aurions pas la chance d’avoir les chef d’oeuvre tel que le Parrain de Coppola, Voyage au bout de l’enfer de Cimino, Le crime était presque parfait de Hitch,  et j’en passe !

    Mais il y a un vrai soucis avec ce film de Todd Phillips qui ne prend pas les précautions nécessaire pour nuancer son propos.  Il ne peut pas prétendre montrer une logique là où il y a toujours du mystère. Il ne peut pas donner raison au passage à l’acte criminel avec autant de paresse. Si le film ne se voulait pas si psychologique, s’il était resté du côté du blockbuster bien bourrin, on ne lui en aurait pas voulu. Mais là Todd Phillips fait de la psychanalyse de comptoir pour valoriser le crime. POint de vue éthique c’est très gênant..  et c'est aussi pourquoi ce personnage de Joker n’arrive pas vraiment à s’incarner : il reste à l’état de personnage fonction. Il symbolise la misère social dans l’Amérique désenchantée d’aujourd’hui certes; mais il ne peut pas prendre forme humaine et reste donc réduit à une simple pantomine, à sorte de gesticulation frénétique. 

    Arthur Fleck dans Joker termine acclamé par la foule en surplomb - debout -  sur une voiture, triomphant. Rupert Pupkin dans la Valse des pantins  de Scorsese termine également acclamé par une foule mais cette dernière forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro, pathétique,  semble enterré d'avance malgré ce succès délirant. 

    Pour expliquer ma position critique, repartons des deux films de Scorsese. 

     

    Dans le premier film Taxi Driver, Travis (interprété par Robert de Niro) est un homme isolé et inadapté à la société américaine. Comme dans Joker, la première partie du film consiste à le voir essayer de surmonter ses difficultés affectives et sociales, jusqu'à un point de basculement qui le fait passé du côté du crime. Mais d'une manière tout à fait construite chez Scorsese : son anti-héro Travis veut purifier la ville de New-York en éliminant le mal, sauf qu'il devient lui-même le mal (car Scorsese nous montre que les petits mafieux que Travis assassine ne sont pas de si mauvais gars dans le fond). 

     

    D'un côté Travis est touchant parce qu'il essaie de devenir quelqu'un de bien pour s'adapter à la société, mais d'un autre côté il s'est aliéné à l'intégrisme morale du puritanisme américain ; qu'il a pris pour argent comptant quand il décide malheureusement de faire justice lui-même et de tuer des hommes sans comprendre. Le génie de Scorsese réside dans cette mise en scène complexe du psychopathe, qu'il s'agit ni de dédouané ni d'accuser, ni d'aimer ni de haïr, mais juste de regarder en face avec toute l'ambivalence de sentiments que cela induit chez le spectateur. Travis, comme le Joker est un homme qui souffre et qui ne trouve pas sa place dans la société américaine,  mais son geste criminel reste injuste et  absurde. 

     

    De la même manière, Rupert Pupkin (interprété par Robert de Niro encore) dans La valse des pantins de scorsese ; est comme Joker, un homme qui vit avec sa mère et qui veut devenir humoriste pour passer à la télévision. Sauf qu'encore un fois, Scorsese nous présente un personnage complexe : il est touchant quand on comprend la détresse dans laquelle il est enfermée ; en même temps qu'il reste responsable de ce peu d'effort qu'il fournit pour devenir humoriste, car il fait le choix halluciné de croire qu'on peut devenir une célébrité parce qu'on devient l’ami d’une célébrité. L’effondrement psychique de Rupert Pupkin dans le film se traduit par un crime gratuit qui montre à quel point il est fou et plus  dangereux qu’il n’en à l’air.

     

    Ces deux portraits d'aliénés chez Scorsese sont aussi des portraits d’une Amérique violente et capitaliste, c'est pourquoi Scorsese n'est absolument pas complaisant devant les actes criminels de ses personnages, et sa mise en scène cinéma crée une distanciation qui évite le sentiment tarte à la crème du trop d’empathie.

     Arthur Fleck dans Joker termine acclamé par la foule en surplomb debout sur une voiture, triomphant. Rupert Pupkin dans la Valse des pantins termine également acclamé par une foule mais cette dernière forme une fosse, un trou dans lequel l'anti-héro semble enterré d'avance malgré ce succès délirant. Il n’y a pas  d’équivoque dans la mise en scène de Scorsese, chez qui le tueur est faussement triomphant car nettement situé du côté des bas fonds à la fin du film.

     

    C’est peut être pourquoi Scorsese qui était producteur du film Joker au départ, à quitté le projet en cours de développement en disant “En fin de compte, je ne suis pas sûr de pouvoir développer correctement un personnage issu de comics. Ça ne veut pas dire que c’est un art mauvais, ce n’est juste pas mon style…”. Il avouera plus tard n'avoir pas eu le temps d'aller voir le film. Cela en dit long sur la considération qu'il lui prête !

     

    Analyse sous forme de podcast radio ici:

    https://www.youtube.com/watch?v=qHonLPFSHNQ&t=1s

     

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