• M Le Maudit - Fritz Lang (1931)

    J'ADORE

    Chronique inspirée de l'analyse filmique de J. Douchet, M. Suzuki, R.R. Jaganathen 

    M. le Maudit, Image par image (1987)

    Le film M le Maudit s’ouvre sur un cercle d’enfants qui jouent. L’enfance, l’imperfection de la forme du cercle, le jeu, dit le temps du plaisir et de l’innocence. Pourtant l’enfance c’est également toujours ce lieu primitif où une certaine cruauté qui peut s’exprimer librement. Ici en l’occurrence le jeu consiste à éliminer un autre au hasard. C’est sur la phrase de la contine qui dit :  “Il fera du hachi de toi !” qu’un enfant est arbitrairement exclu, éliminé du cercle. C’est à cet endroit de péril, que se situe la jouissance du jeu : ne pas être celui qui est exclu tout en ayant risqué de l’être. Jouissance perverse de voir qu’un autre que soi est condamné. Mais il y a aussi dans ces jeux cruels de l’enfance une initiation au monde des adultes qui les attend, un monde est fractionné en différents cercles sociaux auxquels il s’agira d’essayer d’appartenir.





    Puis la caméra, via un lent travelling quitte les enfants (qui dans un plan très serré semblaient seuls au monde) pour dévoiler le monde qui les entourent, ou plutôt qui les surplombe. Il nous apparaît la forme opposée à celle du cercle : celle du balcon rectangulaire sur lequel sévit le monde des adultes, qui est aussi le monde du travail. Les lignes sont dures : les cordes à linge et les barreaux du balcon semblent enfermer une femme dans un monde de contraintes et de labeur. Le monde des enfants et le monde des adultes sont antagonistes, Toutefois les adultes sont dominants. La dame du balcon exige que les enfants cessent de chanter l’horrible chanson. Les enfants obéissants s'exécutent un instant, pour ré-affirmer leur chant dès que l’adulte a tourné le dos.

     

     

    Dès l’entrée dans le film Lang nous plonge dans la perspective d’une expérience existentielle sans issue devant la violence de la vie. Qu’on soit enfant ou adulte, la brutalité du monde est là, sous des formes différentes. Et même l’idéal d’une pleine innocence durant l’enfance est mise à mal dans ces images.

     

    Dans la suite du film Lang va montrer, que M le tueur d’enfants, est la figure de celui qui est exclu de tous les cercles sociaux (d'ailleurs il n'a pas de nom, car sa vie ne prend pas sa place dans l'espace symbolique). La seule chose qui peut absolument faire consensus auprès de toutes les composantes de la société, c’est que tout le monde peut haïr (et même doit haïr) le tueur d’enfants. C’est évident ! Mais par ce dispositif, Lang va pouvoir nous dévoiler tous les antagonismes qu’il y a dans une société et qui d’un seul coup sont d’accord pour condamner M. (là où avant il se condamnaient entre eux). Car ET la police ET la mafia - d’habitude antagonistes -  veulent attraper M. ET les familles pauvres ET les familles riches veulent éliminer M. ET les femmes ET les hommes souhaitent l’anéantissement de M. le Maudit (celui qui est détesté, exécré, damné).

     

    Pour Lang la société n’est constituée que de cercles sociaux antagonistes, et appartenir à l’un c’est le plus souvent haïr celui d’en face. Pour simplifier, chez Fritz Lang s’affirmer c’est tuer l’autre. Défendre le groupe auquel on appartient c’est vouloir anéantir celui qui nous est antagoniste. Comme au début du film la dame du monde des adultes veut faire taire le monde des enfants. Aussi, au début du film le jeu initiatique des enfants consiste à apprendre à savoir tuer l’autre (symboliquement) sans état d’âme. Car personne n’a jamais de véritables bonnes raisons d’éliminer l’Autre, il y a toujours de l’arbitraire qui masque un obscur désir, donc de la tyrannie. Ce film met en scène une situation particulière, quand toute une société est d’accord pour éliminer un seul individu. C’est un tueur d’enfant certes, mais est-ce la majorité a raison ?

     

    Lors  du procès de M le Maudit (qui est jugé devant un faux tribunal improvisé par la mafia qui l’a attrapé avant la police), M se défend lui-même dans un long plaidoyer. Il se dit traversé par des pulsions qui l’effraient lui-même, qu’il ne contrôlent pas, et qui le désolent autant que cela désole les autres. Par ce moment culte de l’histoire du cinéma, Fritz Lang réussit au prix d’un long discours à innocenter le coupable absolu (car il n'est pas maître de lui-même mais aux prise avec de graves troubles psychiques). Il n'est donc pas si évident de vouloir l'éliminer finalement... La conséquence logique dans le film, selon la mécanique de Fritz Lang, c'est que la société qui voulait fermement la mort de M devient alors coupable (d’autant plus qu’elle se croit innocente, car justifiée dans sa haine).

     

    La démonstration philosophique qui se joue ici part de l’idée qu’affirmer son identité dans une société implique de vouloir tuer l’identité antagoniste. Cela est une vérité de l’humain pour Lang qu’il ne s’agit pas d’essayer de changer, car c’est impossible. Par contre, là où l’homme a une carte à jouer c’est dans la conscience de l'irationelle haine de l'autre qui l’habite.

     

    • Personne n’a demandé à venir au monde, et si exister c'est s’affirmer alors il va falloir éliminer d’autres individus au passage. C’est injuste mais il s’agit de l’accepter et de le voir => ici  nous sommes innocents d’être coupables (comme les enfants du cercle au début)

     

    • Par contre, le véritable drame c’est de vouloir éliminer l’autre sans conscience, au nom d’un discours qui ferait soit-disant consensus, qui se justifierait rationnellement la haine => ici nous sommes coupables d’être innocents (comme la société dans ce film). C’est cette même cruauté sans conscience, qui porte le masque de l’évidence, ou de l’émotion primaire acceptable, qui 2 ans après la sortie de ce film va amener le nazisme au pouvoir en Allemagne !

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