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    Douleur et gloire - Pedro Almodovar (2019)Bonne surprise ! Je m'étais juré de ne plus aller voir de film d'Almodovar après La mauvaise éducation (2004) qui traitait du thème sensible de la pédophilie un peu trop à la louche, et surtout Les amants passagers (2013) qui prenait le public pour des idiots. Mais enfin, Almodovar cesse d'osciller entre pitreries et mélodrames faciles pour prendre au sérieux la question d'un artiste qui vieilli, d'autant plus qu'il s'agit d'exposer sa propre autobiographie.

    Palme d'Or bien méritée pour Antonio Banderas qui, départi de toute la séduction dont il capable semble accepter une image diminuée de lui-même sans lutter. Il joue alors le rôle de Pedro Almodovar avec beaucoup de calme et de sagesse, tout en montrant qu'il est lui-même concerné de près par le thème du film.

    Dommage que Pedro n'ait jamais eu de Palme d'Or. Il est sans doute un des cinéastes les plus importants de ces 50 dernières années, parce qu'il a traité la question l'identité sexuelle avant tout le monde. Parce qu'il a porté un regard différent sur ceux qui étaient marginalisés à cause de leur choix sexuels alternatifs. Il les a regarder avec tendresse, il les a rendu  beaux et a participé ainsi à faire évoluer les mentalités et l'ordre sociétal dans lequel nous sommes aujourd'hui.

    Pour ce qui est de cette autobiographie filmique, c'est un exercice difficile tant il n'est pas évident de trouver la juste distance quand on parle de soi. Surtout pour un artiste, il y a tant de pièges à éviter : l'enflure narcissique, s'apitoyer sur son sort, se flatter autant que s'auto-flageller serait gênant. Alors Almodovar choisit de se raconter au travers des amours entremêlés des angoisses qui ont jalonnées sa vie. C'est ainsi que l'artiste hors-norme revient parmi le commun des mortels: comme beaucoup d'entre nous il est très nostalgique de son enfance, il adore sa mère, il n'a vécu qu'un seul grand amour réciproque, il traverse de longue période de solitude et lutte contre des obsessions liés au corps. 

    Alors la seule différence entre l'homme commun et l'artiste se joue à cet endroit de l'écriture, et du besoin de restituer les émotions singulières qui le traverse. Avec cette nécessité d'assumer la subjectivité d'un sentiment quand bien même il serait à l'opposé des conventions. Car Almodovar est un anti conformiste depuis l'enfance, et encore dans ce film qu'il fait à 70 ans. C'est moins trash que ses grands films des années 80, mais la singularité est encore là dans l'image : quand un enfant apprend à lire à un homme adulte, quand deux vieux monsieurs s'embrassent avec respect et passion, quand les radiographies techniques du corps ne peuvent rien en dire de ce qu'est la vie.

    Et pour parler de ce qu'il y a chez lui de plus prégnant, à savoir un certain goût pour le mélodrame, il choisi une sacrée mise en abime pour l'illustrer. Asier Etxeandia joue au théâtre le texte écrit par Antonio Banderas qui joue Pedro Almodovar au cinéma. Alors, l'auto biographie aura son moment de pathos au premier degré mais avec le recul de la mise en scène pour dire tout le recul qu'Almodovar a sur ce rapport émotionnel direct qu'il aimait tant avoir avec ses spectateurs. Le film Douleur et gloire  semble dire qu'il doit savoir résister à la faciliter du mélo pour être plus proche de l'intelligence du spectateur. Comme le dit une réplique du film "un bon acteur c'est celui qui sait retenir ses larmes, et non pas celui qui sait pleurer" ! Car la beauté de l'homme a aussi à voir avec tous les efforts dont il est capable pour rester digne... malgré tout. Ce film est un auto-portrait d'Almodovar parfois pathétique certes mais finalement toujours soucieux de préserver sa dignité. Et qu'on soit un artiste reconnu ou non c'est cela qui fait un grand homme.

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    US - Jordan Peele (2019)Jordan Peele a prévu de réaliser cinq films d’horreur sur le thème des tensions raciales aux Etats-Unis. Il a fait un brillant premier film Get Out, qui a eu un immense succès en 2017 ; et revient avec US (titre qu’on peut traduire par Nous ou par United-States). Si Get Out évoquait un retour de l’esprit esclavagiste mis en parallèle avec l’esprit de l’Amérique capitaliste, US va accentuer l’idée que les tensions sociales sont à l'origine des tensions raciales. Nous pouvons encore saluer l’habilité avec laquelle Peele structure son récit pour une parfaite maitrise de son propos politique. La mise en scène repose sur des faces à faces en miroir : une famille afro-américaine parfaite doit faire face à son double obscur : une famille noire pauvre et sauvage. Mais cette famille afro-américaine va aussi devoir affronter une famille de blancs clivée de la même étrange manière : normalité versus monstruosité. Alors tout le monde est concernés! Sorte d'invitation à ce que les noirs et les blancs s'allient pour lutter contre le fléau qui gangrène la société US : le trop grand nombre de laissés-pour-comptes (noirs ou blancs), ceux qui n’arrivent pas à sortir des bas-fonds de la pauvreté et que personne ne veut voir, qui finiront sans doute par resurgir violemment tel un retour du refoulé… Ce second opus confirme de Jordan Peele est avant tout un penseur de la question sociale.

    Déjà dans Get Out il était question de l’âme qui habite les corps. Et à notre époque obsédée par la beauté physique, il est intéressant de montrer que ce sont nos intentions qui remplissent nos visages. Peele nous dit que la beauté est moins liée à une détermination plastique qu’aux pensées qui animent un être. Ici Lupita Nyongo (qui joue la mère de famille noire et son double obscur) peut être aussi resplendissante qu’elle peut être affreuse. La petite fille noire aussi a parfois un visage plein de tendresse, et parfois un air diabolique. Cette mise en scène d’un même acteur qui joue deux personnages différents du film permet de ne pas oublier que lorsque tu appartiens au monde des « beautiful  people » tu n’es jamais si loin de la personne laide que tu aurais pu devenir... et vice versa finalement. C’est la première astuce du film qui a pour fonction d’amener le spectateur à accepter d’être en empathie avec les monstres du film. Parce qu’il en est ainsi, la misère est une monstruosité et Peele prend le parti des déclassés, sans naïveté devant la dépravation dans laquelle ils ont pu sombrer. Tout en nous demandant d’au moins prendre le temps de les regarder comme une composante humaine de la société US. A la question craintive de la mère face à ces envahisseurs : « But who are you? », l'affreuse femme répond : « We are americains ! ».

    La misère est une réalité indicible bien plus cachée qu’on ne le croit. Une véritable détresse qui n’est jamais montrée dans les médias, ni dans aucun programme télé en vrai.  Et souvent, les personnes concernées ne disposent pas de l'agilité du langage pour en parler. Elles se sentent coupables voir honteuses, en tout cas sans mots devant le réel insupportable qu'elle affrontent au quotidien. Chez Peele, les double obscurs ne disposent pas de la parole non plus. Seule l’horrible Lupita réussit à parler d'une voix caverneuse pour émettre quelques mots dans la douleur (la fin du film expliquera pourquoi elle est la seule a savoir parler d'ailleurs). Sans oublier que la belle Lupita allongée sur la plage aux côtés de ses riches amis coupera court à la conversation avec sa voisine, en précisant qu’elle n’aime pas parler !

    Il y aurait tant à dire sur ce film très réussi, mais je voudrais seulement souligner que les basfonds montrés à la fin du film sont surprenants. L’héroïne court après son double obscur pour se retrouver sous terre, mais cet endroit n’est pas comme on aurait pu l’imaginer : sombre et sale. Au contraire, il s’agit d’un endroit parfaitement carrelé, d’un blanc immaculé qui a première vue ressemble aux couloirs du métro. Ou plutôt à l’esthétique des prisons américaines. D’ailleurs les monstres portent tous des combinaisons orange comme l’uniforme des prisonniers américains. Peut-être un rappel de l’unique solution politique mise en place pour lutter contre la pauvreté aux Etats-Unis?

    Enfin, il faut parler de cette fin si inventive. Navrée, mais je vais devoir spoiler l’intrigue parce que peu de gens ont noter l'astuce de cette fin qui renverse tout notre point de vue. Pendant toute l’histoire nous pensions que la douce Lupita a été traumatisée dans son enfance parce qu’elle a croisé son double monstrueux à une fête foraine. Nous pensions que la douce Lupita avait retrouvé la surface et avait pu continuer sa vie privilégiée avec ses parents même si elle développa une personnalité craintive à l’âge adulte. Mais non, à la fin nous découvrons qu’à la fête foraine le monstre a échangé sa place avec la douce petite fille. Donc la petite fille du dessus est resté séquestrée dans les bas-fonds jusqu'à atteindre l'âge adulte. C'est pourquoi elle est la seule des monstres a savoir parler même si cela est déchirant pour elle. C'est pourquoi c'est elle qui organise la révolte des monstres qui remontent chercher leur dû à la surface, en tant que seule misérable qui a avoir déjà goûté un peu l'autre monde. Dès lors, il s'agit de revoir le film avec cette nouvelle conscience : le personnage principale:  la mère craintive, n'est pas cette fille traumatisée dans l'enfance par son double obscur, mais au contraire le monstre des bas-fond qui feint de savoir vivre comme les gens normaux. C'est donc pour cela qu'elle n'a pas l'usage de la parole dans le cabinet du psychiatre avec ses parents après l'aventure de la fête foraine. C'est pour cela qu'elle passe son temps à danser et à lire pour tenter d'entrer dans la civilisation. C'est pour cela que la fausse gentille mère gagne le combat contre la fausse sauvage des bas-fond dans un râle atroce qui souligne qu'elle a de bons restes de son enfance cruelle. C'est aussi pour cela que ses enfants vont savoir se battre avec férocité d'un seul coup dans le film, car finalement seul le père est un vrai mec normal qui à grandi au-dessus, alors le seul de la famille à rester craintif et non combattif tout au long de l'intrigue ! Bref, nous avons deux films en un, car la seconde lecture oblige à s'identifier à la mère en tant qu'originaire des bas-fonds de la misère, et le film se tient ! C'est hitchcockien !

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    Mektoub My Love - Un canto uno - Abdellatif Kechiche (2018)

    Difficile de savoir par où commencer tant ce film est puissant et riche de sens. Les réactions moralistes devant les corps de femmes filmés de trop près témoignent de l'urgence qu'il y a à proposer ce genre de création au cinéma. Kechiche choque parce que nos sociétés névrosées sont trop habituées à une représentation publicitaire et néo-libérale du féminin, c'est à dire à des corps lisses, plats, virtuels, sans forme et sans désir ; des corps mortifiés et sous contrôle ! Oui, Kechiche approche de très près sa caméra des fesses de ces jeunes filles pour en montrer une chair qui déborde. Une chair qui dérange, parce qu'elle échappe à tout contrôle, parce qu'elle suit sa propre ligne de fuite, parce qu'elle est imparfaite et parfois informe. Alors, chez Kechiche, le corps de la femme reprend son volume, à l'intérieur duquel s'ouvre la possibilité d'une intériorité pleine. Enfin la femme n'est plus une image creuse mais une matière vivante, vibrante ; condition nécessaire pour celles qui veulent être véritablement souveraines.

    Après sa Palme d'Or en 2014 pour son film La vie d'Adèle, Kechiche était très attendu. Il revient quatre ans après, avec Mektoub My Love - Un canto Uno, qui dresse le portrait d'une bande d'adolescents en vacances dans la petite ville de Sète (ville portuaire du sud-est de la France). Il montre qu'au sein de cette nouvelle génération on se fréquente de manière banale entre "arabes" et "blancs". Et si les différences culturelles sont apparentes elles disparaissent au profit du désir amoureux qui circulent entre les individus et qui finit toujours par mener la danse chez Kechiche. 

    On peut souligner que le titre mélange trois langues différentes : l'arabe, l'anglais et l'italien. Sans doute à l'image des sociétés post-raciales que nous sommes en train de devenir. On peut aussi souligner que la langue française est exclue du titre, une manière pour Kechiche de rappeler qu'il est davantage reconnu à l'International qu'en France et de régler ses comptes avec une certaine critique de cinéma en France qui est d'une mauvaise foi criante devant ses oeuvres... (je crois aussi qu'il est aberrant de ne pas avoir retenu Mektoub My Love - Un canto Uno dans la catégorie "meilleurs films" au Césars 2019, alors le mauvais film Le grand bain s'y trouvait... bref). Kechiche ouvre son film avec un jeune tunisien typé qui baise une française, comme pour dire que "Kechiche baise la France" de toutes façons ! puis nuance... la noble musique classique qui accompagne ce moment lui redonne ses lettres de noblesse. Sur Sonata n°1 in G minor : II Fuga (Allegro) de J.S Bach, les deux adolescents se font du bien et semblent très heureux de le faire. Baiser c'est pas toujours joli à voir certes mais ça peut être très épanouissant (pour les femmes et pour les hommes), comme le montre le dénouement de cette première scène sous la douche où la joie prend le relais de la jouissance.

    Kechiche a choisit de donner des noms d'opéra à chaque film de sa nouvelle trilogie : un canto uno, intermezzo.. peut-être pour rappeler que le véritable ancêtre du cinéma c'est l'opéra (et non pas le roman). Car le cinéma c'est avant-tout la question d'une sentimentalité folle, d'émotions complexes et débridées qui s'organisent dans la partition de montage. C'est l'image et le son mis en rythme pour nous bouleverser, pour nous chahuter, pour nous amener à des états de conscience inédits, ou pour ouvrir notre regard sur un delà de la petite cage normative de nos sociétés matérialistes. C'est à l'opposé de la série "Netflix" où c'est d'ailleurs l'auteur (le scénariste, le show-runner) qui est la tête d'affiche, et qui finalement nous propose des images pour enfants bien moins inquiétantes que les contes populaires de nos grands-mères ! Le réalisateur n'a plus d'importance dans les séries parce qu'il ne s'agit justement pas de cinéma, il n'est question que de raconter des histoires, avec le plus souvent un grand conformisme formel. 

    Kechiche est un naturaliste, alors il n'y aura rien de spectaculaire ni dans l'intrigue ni dans les dialogues. Impossible de sploiler ce film qui n'est pas un conte pour enfant mais une mise en situation permettant de montrer autres choses que ce qu'on voit de prime abord. Mektoub My Love - Un canto Uno est, selon moi, un dévoilement de ce qui se cache derrière la mascarade féminine, pour tenter d'approcher un réel exclusif à ce genre : l'enfantement.

    Amin, le jeune photographe un peu voyeur est le seul garçon qui ne se laisse pas impressionner par les apparats des femmes qui l'entourent (il refuse les avances de la jolie top modèle par exemple). On dirait qu'il se doute qu'il y a un leurre. Avec son appareil photo il ne cherche pas à saisir la femme en surface mais plutôt à comprendre ce qui se cache derrière les apparences (comme Kechiche avec sa caméra). Les jeunes femmes ont l'air si futiles, si légères, si bien apprêtées, si fo-folles qu'on pourrait croire qu'elles appréhendent la vie avec superficialité et sans conscience. Mais c'est sans compter que toute femme se prépare depuis le plus jeune âge à connaitre le réel de l'enfantement (qui échappe à la représentation). C'est pour cela que les femmes sont moins stupides qu'elles n'en n'ont l'air. C'est pour cela qu'elles sont plus soucieuses du corps (donc du réel) que les hommes. C'est pour compenser ce moment de l'accouchement, dur, animal et inélégant qu'elles tiennent à leur entrée avec vigueur dans la civilisation avec une mise en beauté quotidienne qui feint le détachement.

    Amin, va aller prendre des photos d'une chèvre qui met bas. Kechiche choisit encore de la musique classique pour accompagner ce noble moment où la chèvre souffre pour mettre au monde son petit dans de drôles de liquides visqueux. Cette douleur indicible, cet horreur du réel, c'est l'ombre derrière le féminin. C'est ce pourquoi elles prendront toujours l'amour au sérieux. Et si le masculin peut passer sa vie dans une fiction, la femme se prépare depuis sa plus tendre enfance à engendrer la vie via le déchirement de son propre corps (qu'elle enfante ou non elle s'y prépare). Un accouchement c'est aussi banal que c'est extra-ordinaire.

    Et alors que notre époque défend l'utopie qui consiste a fusionner - donc à faire disparaitre - les genres, Kechiche fait ici l'éloge admiratif de ce particulier de l'accouchement qui n'appartient qu'au genre féminin et qui sans doute détermine son rapport au monde, et bien évidemment son rapport aux hommes... J'aime les femmes chez Kechiche parce qu'elles sont loin d'être naïves, parce qu'elles ne sont pas sous l'emprise de l'homme mais souvent prennent les commandes, parce qu'elles n'ont pas peur du "mâle" au contraire elles le désirent. Les femmes chez Kechiche sont offensives, elles sont travailleuses et puissantes. Et parce qu'elles accoucheront dans la douleur, elles savent aussi jouir de leur corps : ces moment de danse déchainées en discothèque c'est l'immense plaisir de jouer avec son corps qui appartient au féminin également. Jouer avec ses cheveux, jouer avec les lignes de son visage, jouer avec ses hanches et avec son poids... c'est là que ce situe le plaisir de se sentir femme. Comme le disait Pina Bauch "Dansons, dansons, sinon nous sommes foutu!". 

    Mais chez Kechiche - ce qui dérange peut-être le plus encore les féministes primaires - c'est que la femme est grande à condition d'être soutenue par un homme. Il n'y a pas d'idéal d'indépendance de la femme chez lui. Il y a quelque chose dans le propos non verbal de ce film qui dit que la femme est plus grande que l'homme a priori, mais attention, elle n'atteindra sa grandeur qu'à condition qu'elle trouve un homme qui la transporte, qui l'aime, qui lui donne du plaisir. C'est ce que raconte ce moment au bord de l'eau quand les femmes jouent à se battre entre elles portées sur les épaules des hommes : quelle que soit leur forme, quelle que soit leur âges, elles sont toutes sublimes, joyeuses, rayonnantes et au dessus des hommes qu'elles tiennent coincés entre leur jambes pour rester stables et fortes. C'est emboités l'un dans l'autre que l'homme et la femme s'épanouissent. Ce moment est baigné de lumière merveilleuse comme rappel des citations religieuses du début du film : "Dieu donne la lumière à qui il veut". Ce même Dieu qui a fait de Kechiche un immense cinéaste !

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    Terre sans pain - Luis Bunuel (1933)

    Après que Luis Bunuel ait impressionné toute l'Inteligencia européenne avec le célèbre film court Un chien Andalou (1929) et son emblématique oeil coupé par une lame de rasoir ; le voilà qui revient avec le documentaire Terre sans pain (1933).

    Bunuel est très attendu (par les artistes, penseurs politiques, écrivains de l'époque...) d'autant plus que tout le monde se demande si le surréalisme qu'il a affirmé de prime abord - et qui va à jamais transformer la manière de faire du cinéma - n'était pas pur hasard ! Se sachant alors sous haute visibilité, Bunuel revient avec une oeuvre inattendue, a contre-pieds de la précédente toute en étant dans la même veine. Et c'est par ce geste que pourra se lire toute la suite de son oeuvre si monumentale et mystérieuse.

    Après un premier court-métrage dit "surréaliste" qui se veut restituer l'ambiance d'un rêve, il propose un documentaire de 26 minutes d'un réalisme cru sur les habitants d'un village d'Espagne nommé "Les Hurdes", qui sont frappés par la misère et méconnus du reste du monde. L'introduction annonce que c'est un "essai cinématographique de géographie humaine" qui donne à ce film un caractère presque scientifique, disons du moins anthropologique, et qui rappelle les films de Jean Rouch sur l'Afrique colonisée des années 50. Entre cinéma direct et mise en scène préconçue, Bunuel signe ici une oeuvre déroutante, qui montre à quel point le réel dépasse la fiction, ou plus justement à quel point chez l'homme ces deux ordres s'entremêlent nécessairement pour produire ce qu'on appelle la civilisation. 

    Le surréalisme ce n'est pas un simple motif formel qui traduirait un délire onirique hors de la réalité. Non, le surréalisme c'est quand la réalité - en tant que construction culturelle - se fissure pour laisser entrevoir la monstruosité du réel (cet indicible au sens de Lacan). Le surréalisme c'est ce qui est là mais à quoi il est impossible de donner sens. C'est l'absurde par excellence. C'est le hors-sens qui dans le fond mène la danse de l'existence. C'est ce qui est inintelligible pour l'homme et non représentable (même au cinéma).  Et Bunuel ne prétend pas pouvoir représenter ce qui ne peut pas l'être, mais il a inventé des images cinématographiques qui peuvent un temps soit peu nous nous mettre face à ce désarroi. Désarroi devant lequel toute culture du divertissement - et surtout celles virtuelles d'aujourd'hui - nous demande de fermer les yeux. Et pourtant comme Bunuel je crois qu'il faut savoir regarder en face ce que c'est que cet homme pris avec désarroi dans la civilisation. Dans le film Un chien Andalou, cet oeil coupé en deux, c'est une invitation à ouvrir l'oeil au premier degré, c'est à dire à regarder les choses avec attention. Bien évidement ce sera douloureux, mais il n'y a pas d'autre choix pour celui qui veut devenir responsable et traverser cette expérience en conscience.

    Terre sans pain est un document difficile à regarder. Bunuel montre un village perdu dans les montagnes et où les gens sont atteints d'une drôle de maladie qui déforme leur cou avec un goitre. Ces humains souffrants, qui ont un corps déformé, c'est surréaliste ! Il y a aussi un âne mort dévoré par des abeilles qui fait échos aux ânes morts du film Un chien Andalou, qui forme une image surréaliste pourtant trop réelle ici et non pas onirique. C'est sublime parce que c'est toujours au bord du monstrueux. C'est puissant parce que c'est uniquement ce moment de rupture avec la réalité que se situe la possibilité d'émergence d'une vérité, de révélation d'une conviction qui oblige alors à la prise de décision. Ce n'est pas rien une décision : c'est même le seul endroit où l'homme a son mot à dire finalement, le seul endroit où l'homme peut engager sa puissance créatrice pour transformer le monde. Parce que la nature profonde de l'homme civilisé c'est le politique en tant que moteur des choix destinés à dessiner les contours de la cité. D'où le discours écrit qui se déroule à la place du générique après le mot FIN de ce film.

    Par ces deux gestes primordiaux de Bunuel (un rêve délirant puis une réalité brute) se devine toute l'intention de son travail de cinéaste à venir. Le rêve est surréaliste parce qu'il constitue un réel de l'homme plus important qu'il n'y parait, et de la réalité surgit des fragments surréalistes parce que la culture échoue à recouvrir complètement le hors-sens du monde (ce qui peut ressurgir dans nos cauchemars nocturnes pour fermer la boucle). Mais si la culture est toujours une fiction préconçue, à la fois nécessaire à l'homme et construite par ce dernier, il est également possible de la redessiner dans la bonne direction. Mais à une condition : regarder d'un peu plus près quel est ce réel qu'elle s'évertue avec tant de hargne à recouvrir.

    Bunuel est cet homme courageux qui va voir en premier, qui défriche puis reconstruit, pour nous montrer là où il s'agit prendre fermement position. Parce que la culture peut aussi évoluer vers l'horreur quand elle avance sans conscience...  La prise de position de ce film est radicale, parce que beaucoup d'hommes de cette Europe contemporaine ont fermés les yeux et ont choisi de vivre sans conscience. A la sortie de ce film, nous sommes précisément en 1933 !  

     

    Un chien Andalou (en entier, 1927) : 

    https://www.youtube.com/watch?v=_iLDtD-wr7Q

     

    Terre sans pain (en entier, 1933) : 

    https://www.youtube.com/watch?v=QvMxAbO2f9s

     

     

     

     

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  • JE DETESTE

    Sibyl - Justine Triet (2019)

    C'est trop laid. 

    C'est mièvre et prétentieux à la fois.

    Les situations sont parachutées, les sentiments trop bidons et les jolies musiques envahissantes ne peuvent rien y changer.

    Comment peut-on être en sélection à Cannes avec un film qui ne monte que des plans épaules sur des plans épaules? C'est saturé de plans serrés sur des personnages trop imposants, sans jamais aucun recul, aucune respiration grâce des vues plus larges. Ce qui traduit parfaitement cette représentation gluante et lourde du désir, qui en reste au niveau d'une possessivité presque matérialiste sans aucune métaphysique. Quelle différence entre ce film et le mauvais feuilleton "les feux de l'amour" ? Brad a un enfant avec Julie mais a couché avec Meganne qui est la meilleure amie de Julie... mais non !

     C'est un film vide de sens, vide d'affect, qui fait des corps de purs objets de figuration sans consistance. Je ne sais pas pourquoi un certain cinéma français ne cesse de se justifier d'être du côté du lien à l'autre, de la tolérance à la faiblesse de l'autre, de l'amitié malgré tout (comme les derniers films de Canet) ; c'est gentil , mais tout en mettant en scène des relations hypocrites et superficielles qui semblent bien moins animées par une profondeur du sentiment que par l'immense crainte d'être insignifiant qui se lit en creux dans ces récits.

    L'autre n'est plus alors qu'un support à une jouissance dernière qui fait tenir puisque la vie n'a plus ni sens ni goût. L'autre est à consommer avec d'autant plus de vigueur que la contemplation n'est plus de ce monde :le narcissisme qui remplit ici l'écran est le même que celui qui s'étale sur les réseaux sociaux et nous fait oublier que nos yeux sont fait pour lire l'ordre sacré des étoiles.

    So cheap ! Vite je rentre chez moi regarder un film de Bunuel pour oublier cette horreur.

     

     

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