• J’AIME BIEN

     

    Projet de série ambitieux qui tente de représenter - dans sa complexité - la place qu'ont pris les maghrébins en France. Et justement Rebecca Zlotowski et Sabri Louatah s'approchent d'une certaine vérité : à savoir qu'ils ne font pas corps ! Il y a une très grande palette de manières d'êtres un "arabe" en France. De la plus assimilée à la culture française, à la plus revancharde ; mais jamais sans questionnement quant au regard que les autres posent sur leur choix.

     

    Au début de la série on sent une certaine difficulté à installer les personnages. Le positionnement social arrive trop vite avant de comprendre les personnalités de chacun. Fouad Nerrouche - l'acteur professionnel - est celui qui a renié ses origines pour vivre comme un  "blanc". Nazir, son frère - prisonnier - c'est "l'arabe" vénère qui pense que l'égalité des chances est un mensonge républicain. Slim, le deuxième petit frère - homosexuel et musulman pratiquant - joue le jeu traditionnel familiale en épousant une femme de la même origine culturelle que lui. 

     

    Par contre, du côté de la famille Chaouch, Roschdy Zem est très crédible en tant qu"arabe" (plus précisément un algérien kabyle) élu à la présidence de la République Française. La prestance et la sagesse qu'il dégage permet de comprendre que la fonction transcende les origines culturelles. Comme dans l'excellente série "24 heures chrono" (de Joel Surnow et Robert Cochran) où un "noir" avait été élu président des Etats-Unis, cela avant même l'élection d'Obama, on peut imaginer qu'un jour cela soit possible en France. En tout cas cette série à l'audace de le représenter de manière positive pour la France. Pas comme l'affreux roman d'anticipation, de type politique-fiction également, écrit par Houellebecq : Soumission (2015) qui imaginait aussi un "arabe" devenu président de la France mais pour sa triste islamisation radicale. Le roman en plusieurs tomes de Sabri Louatah, Les sauvages (qui bizarrement est publié le même jour que le roman de Houellebecq le 7 janvier 2015), et qui est à l'origine de cette série Canal +, est justement le contre-point du roman Soumission. Comme le dit le journaliste du Monde des livres, Jean Birnbaum " Houellebecq ne parle pas pour ne rien dire » et « (...) cela en dit long (...) sur cette époque terrifiante où nous nous trouvons tous sommés de choisir notre camp entre les pulsions islamophobes et les tueurs islamistes » (1). Là où, Virginie Despentes estime que "l'écriture de Louatah est remarquable d'abord par sa vitalité, sa fantaisie, sa bienveillance. A rebours du roman mesquin et revanchard, l'auteur promène sur la débâcle de ses personnages un regard résolument doux. L'anti-nihilisme qui le soutient n'est pas ce qui se défend le plus facilement en ce moment, c'est peut-être ce qui rend ce roman aussi atypique dans le ton que convaincant dans la forme" (2).

     

    Par ailleurs, dans cette série Canal +, les personnages féminins trouvent une déclinaison contemporaine. C'est rafraichissant d'avoir une réalisatrice femme ! Jasmine est l'ambitieuse et intelligente fille du président, Marion (interprété par Marina Foïs) est un peu déglinguée mais pas moins très compétente au sein des Services Secrets, et Louna la petite soeur du pianiste incarne une jeune fille romantique. La mère des Nerrouche est également chargée de cette puissance que peuvent avoir les mères de clan qu'on observe souvent dans les familles "arabe" (quand on sait y regarder de plus près...).

     

    Dès le deuxième épisode, une certaine complexité commence à s'installer et on s'attache aux personnages. On sent que Zlotowski aimerait filmer les maghrébins de France comme Coppola a filmé les italiens aux Etats-Unis. Et elle a raison, il est temps de donner à voir cette France multi-culturelle dans sa réalité et dans sa beauté. Elle s'y emploi avec courage, comme Tolénado et Nakache viennent de le faire avec leur film Hors Normes (2019) ; ainsi que Kerry James, dans la série Netflix Les banlieusards (2019). Enfin, le cinéma et les séries françaises commencent à raconter des histoires dans le contexte socio-politique qui est le nôtre.

     

    C'est un bon début, même si en vérité - contrairement à Coppola et à tout le génie du cinéma américain - les cinéastes français semblent coincés dans une posture de bienveillance, qui les empêchent d'aller au coeur des sujets qu'ils traitent. Cela manque de Réel ! Le réel étant toujours au delà du bien et du mal...

     

    (1) Jean Birnbaum, Houellebecq  et le spectre du califat, Paris, Le Monde des livres :  https://www.lemonde.fr/livres/article/2012/05/11/les-doux-sauvages-de-sabri-louatah_1698825_3260.html

    (2) Virginie Despentes, Les doux "sauvages" de Sabri Louatah, Paris, Le Monde des livres :  https://www.lemonde.fr/livres/article/2012/05/11/les-doux-sauvages-de-sabri-louatah_1698825_3260.html

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