• US - Jordan Peele (2019)

    J'ADORE

    US - Jordan Peele (2019)Jordan Peele a prévu de réaliser cinq films d’horreur sur le thème des tensions raciales aux Etats-Unis. Il a fait un brillant premier film Get Out, qui a eu un immense succès en 2017 ; et revient avec US (titre qu’on peut traduire par Nous ou par United-States). Si Get Out évoquait un retour de l’esprit esclavagiste mis en parallèle avec l’esprit de l’Amérique capitaliste, US va accentuer l’idée que les tensions sociales sont à l'origine des tensions raciales. Nous pouvons encore saluer l’habilité avec laquelle Peele structure son récit pour une parfaite maitrise de son propos politique. La mise en scène repose sur des faces à faces en miroir : une famille afro-américaine parfaite doit faire face à son double obscur : une famille noire pauvre et sauvage. Mais cette famille afro-américaine va aussi devoir affronter une famille de blancs clivée de la même étrange manière : normalité versus monstruosité. Alors tout le monde est concernés! Sorte d'invitation à ce que les noirs et les blancs s'allient pour lutter contre le fléau qui gangrène la société US : le trop grand nombre de laissés-pour-comptes (noirs ou blancs), ceux qui n’arrivent pas à sortir des bas-fonds de la pauvreté et que personne ne veut voir, qui finiront sans doute par resurgir violemment tel un retour du refoulé… Ce second opus confirme de Jordan Peele est avant tout un penseur de la question sociale.

    Déjà dans Get Out il était question de l’âme qui habite les corps. Et à notre époque obsédée par la beauté physique, il est intéressant de montrer que ce sont nos intentions qui remplissent nos visages. Peele nous dit que la beauté est moins liée à une détermination plastique qu’aux pensées qui animent un être. Ici Lupita Nyongo (qui joue la mère de famille noire et son double obscur) peut être aussi resplendissante qu’elle peut être affreuse. La petite fille noire aussi a parfois un visage plein de tendresse, et parfois un air diabolique. Cette mise en scène d’un même acteur qui joue deux personnages différents du film permet de ne pas oublier que lorsque tu appartiens au monde des « beautiful  people » tu n’es jamais si loin de la personne laide que tu aurais pu devenir... et vice versa finalement. C’est la première astuce du film qui a pour fonction d’amener le spectateur à accepter d’être en empathie avec les monstres du film. Parce qu’il en est ainsi, la misère est une monstruosité et Peele prend le parti des déclassés, sans naïveté devant la dépravation dans laquelle ils ont pu sombrer. Tout en nous demandant d’au moins prendre le temps de les regarder comme une composante humaine de la société US. A la question craintive de la mère face à ces envahisseurs : « But who are you? », l'affreuse femme répond : « We are americains ! ».

    La misère est une réalité indicible bien plus cachée qu’on ne le croit. Une véritable détresse qui n’est jamais montrée dans les médias, ni dans aucun programme télé en vrai.  Et souvent, les personnes concernées ne disposent pas de l'agilité du langage pour en parler. Elles se sentent coupables voir honteuses, en tout cas sans mots devant le réel insupportable qu'elle affrontent au quotidien. Chez Peele, les double obscurs ne disposent pas de la parole non plus. Seule l’horrible Lupita réussit à parler d'une voix caverneuse pour émettre quelques mots dans la douleur (la fin du film expliquera pourquoi elle est la seule a savoir parler d'ailleurs). Sans oublier que la belle Lupita allongée sur la plage aux côtés de ses riches amis coupera court à la conversation avec sa voisine, en précisant qu’elle n’aime pas parler !

    Il y aurait tant à dire sur ce film très réussi, mais je voudrais seulement souligner que les basfonds montrés à la fin du film sont surprenants. L’héroïne court après son double obscur pour se retrouver sous terre, mais cet endroit n’est pas comme on aurait pu l’imaginer : sombre et sale. Au contraire, il s’agit d’un endroit parfaitement carrelé, d’un blanc immaculé qui a première vue ressemble aux couloirs du métro. Ou plutôt à l’esthétique des prisons américaines. D’ailleurs les monstres portent tous des combinaisons orange comme l’uniforme des prisonniers américains. Peut-être un rappel de l’unique solution politique mise en place pour lutter contre la pauvreté aux Etats-Unis?

    Enfin, il faut parler de cette fin si inventive. Navrée, mais je vais devoir spoiler l’intrigue parce que peu de gens ont noter l'astuce de cette fin qui renverse tout notre point de vue. Pendant toute l’histoire nous pensions que la douce Lupita a été traumatisée dans son enfance parce qu’elle a croisé son double monstrueux à une fête foraine. Nous pensions que la douce Lupita avait retrouvé la surface et avait pu continuer sa vie privilégiée avec ses parents même si elle développa une personnalité craintive à l’âge adulte. Mais non, à la fin nous découvrons qu’à la fête foraine le monstre a échangé sa place avec la douce petite fille. Donc la petite fille du dessus est resté séquestrée dans les bas-fonds jusqu'à atteindre l'âge adulte. C'est pourquoi elle est la seule des monstres a savoir parler même si cela est déchirant pour elle. C'est pourquoi c'est elle qui organise la révolte des monstres qui remontent chercher leur dû à la surface, en tant que seule misérable qui a avoir déjà goûté un peu l'autre monde. Dès lors, il s'agit de revoir le film avec cette nouvelle conscience : le personnage principale:  la mère craintive, n'est pas cette fille traumatisée dans l'enfance par son double obscur, mais au contraire le monstre des bas-fond qui feint de savoir vivre comme les gens normaux. C'est donc pour cela qu'elle n'a pas l'usage de la parole dans le cabinet du psychiatre avec ses parents après l'aventure de la fête foraine. C'est pour cela qu'elle passe son temps à danser et à lire pour tenter d'entrer dans la civilisation. C'est pour cela que la fausse gentille mère gagne le combat contre la fausse sauvage des bas-fond dans un râle atroce qui souligne qu'elle a de bons restes de son enfance cruelle. C'est aussi pour cela que ses enfants vont savoir se battre avec férocité d'un seul coup dans le film, car finalement seul le père est un vrai mec normal qui à grandi au-dessus, alors le seul de la famille à rester craintif et non combattif tout au long de l'intrigue ! Bref, nous avons deux films en un, car la seconde lecture oblige à s'identifier à la mère en tant qu'originaire des bas-fonds de la misère, et le film se tient ! C'est hitchcockien !

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