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    Ce film a surpris lors de sa sortie en 1941 car les gens ont trouvé qu’Hitchcock avait eu de l’audace quand il fait du méchant le héros de son film. Et en effet, l’oncle Charles, personnage central de l’intrigue, est un criminel au visage humain, un homme capable du pire mais aussi capable d’être aimable et séduisant. C’est un sale type complètement immoral mais qui est très aimé par ses proches qui, eux, ne voient rien de ce qu’il cache. L’oncle Charles, c’est un peu le malaise dans la civilisation, il représente le mal qui peut s’immiscer au coeur de l’organisation familiale la plus idéale. C’est bien ce personnage trouble qui polarise la fascination ambivalente du spectateur dans ce film. Pourtant, je défendrai que c’est Charlotte le véritable sujet du film car je crois qu’Hitchcock raconte avant tout - et de manière très subtile - l’histoire d’une femme qui va tuer un homme. Par accident peut-être, par soucis de se défendre certes, mais pas tellement par hasard non plus. Car chez Charlotte l’envie sourde de tuer est là, en creux, tout au long du film. Cette pulsion de destruction l’habite elle aussi, et c’est en cela qu’elle se sent être le jumeaux de l’oncle Charles. C’est aussi pour souligner cela qu’Hitchcock va aller jusqu’à les confondre dans le même prénom : tous les deux se font appeler “Charlie” dans l’histoire. Le vrai criminel, Charles, est l’ombre (c’est à dire la face obscure) de Charlotte. Je crois que c’est à cet endroit qu’Hitchcock signe un film plus subversif encore qu’il n’y parait, car il distille dans sa mise en scène l’idée que le mal peut aussi se trouver au coeur d’une charmante jeune fille qui SEMBLE si naïve et innocente.

     

    La question du semblant est toujours en tension chez Hitchcock, il y a plein de faux coupables, et de faux innocents dans ses films. Et chez ce grand cinéaste, le langage est bien du côté du semblant aussi, puisque dans son oeuvre les dialogues des personnages sont toujours complètement superficiels. Ce n’est jamais avec des mots qu’Hitchcock fait avancer les enjeux de son film, mais avec des images uniquement. Des compositions, des cadres, des coupes, des signes, des raccords… des images en mouvement uniquement. A se demander parfois, s’il n’est pas resté du côté du cinéma muet, car en coupant les dialogues d’un film d’Hitchcock j’ai parfois l’impression que c’est le meilleur moyen d’en comprendre le véritable propos.



    Tout d’abord, il n’y a aucun enjeux de suspens autour de l’oncle Charles puisqu’en quelques plans, dès le début du film, il est désigné comme un criminel. On arrive sur lui juste après le plan désaxé d’une fenêtre (1), il est sur son lit devant des ombres de barreaux comme en prison (2), il laisse traîner de l’argent par terre avec mépris (3), puis quand sa logeuse ferme le store de la fenêtre, l’ombre qui en résulte lui tranche la tête comme une guillotine (4)! Enfin, quand il se redresse sur le lit, tout dans l’image désigne que cet homme n’est très pas loin de l’échafaud (5).

     

     

    Puis, toujours au sein de cette première scène, l’homme recherché va aller au contact des deux inspecteurs (6) et Hitchcock va commencer à brouiller les pistes. Il va introduire du doute en créant une ressemblance physique entre le criminel et les policiers. Dans la forme, ils deviennent indistints (7). Qui est le criminel, qui est le policier ? A l’issue d’une course poursuite dans la ville, le spectateur ne le sait plus qui et qui. Car après que la caméra ait pris un peu de recul, en hauteur, il s’avère que tous les hommes se ressemblent. Ici habillés d’un même costume et d’un même chapeau, les bons et le méchant se confondent… (8) il faudra revenir sur un plan rapproché, un très gros plan même pour distinguer à nouveau le profil du criminel (9).

     

     

     

    Lors de la première apparition de Charlotte dans le film, elle est exactement dans la même position que Charles quand il apparut la 1ere fois dans le film: à savoir,  seule allongée sur son lit (9). Puis son père entre dans sa chambre, et les deux corps forment une perpendiculaire (10), comme Charles formait déjà une perpendiculaire avec la logeuse (11). Charles et Charlotte sont tous les deux comme des corps transverses, disposés de travers devant les autres corps d’individu debout. Nous ne sommes qu’au début du film, et ce corps allongé de Charlotte en avant plan qui s’oppose structurellement au corps du père en arrière plan, annonce sa prochaine transgression à la loi (tu ne tueras point?).

     

    L’arrivée d’un puissant train métallique qui transporte l’oncle Charles, est surmonté d’une énorme fumée noire. C’est l’annonce des forces du mal qui arrive sur la petite ville de Santa Rosa. Cette fumée noire et le train qui arrivent à quai plonge toute la famille dans l’ombre (13). Mais on peut souligner que celle qui a toujours été du côté de l’ombre sur le quai, même quand il y avait une zone ensoleillée et que le train n’est pas encore là, c’est Charlotte ! (12) Comme si l’ombre était sa pente naturelle, comme si cela l’aimantait malgré elle.

     

    L’oncle Charles vient s’installer chez sa soeur et offre des cadeaux à toute la famille. Un caprice de Charlotte l’isole dans la cuisine où Charles la suit pour lui offrir son cadeau loin du regard  des autres. C’est là qu’elle lui parle de l’idée que “dans le fond” ils sont jumeaux. Puis la manière solennel avec laquelle il lui donne une bague sertie d’une émeraude ressemble à une demande en mariage. Elle le regarde avec des yeux qui brillent, comme une fiancée comblée. Ce qui installe une tension incestieuse entre l’oncle et sa nièce (14), une tension liée à un risque d’un dehors de la loi des sociétés humaines.

     

    Par mégarde, l’oncle Charles n’a pas vu qu’il y avait des initiales gravées dans bague volée : “TS de BM” (15) que Charlotte identifie rapidement comme étant les initiales de quelqu’un d’autre… A l’issue de ce moment, Hitchcock fait quelque chose d’étrange : il rompt la narration de l’histoire pour faire revenir les images sur lesquelles se sont déroulé le générique de début du film : ces couples de danseurs qui tournent en rond sur un morceaux d’operette “les veuves joyeuses” (1861). C’est un acte fort de rupture dans le montage qui brise l’unité de temps et de lieu de la diégèse. On peut souligner que ces images montrent des couples qui dansent, avec des femmes essentiellement vêtues de blancs et des hommes essentiellement vêtues noir (16). Sauf lorsque le 4ème couple dansant entre dans le cadre nous voyons une femme également vêtue de noir. Hitchcock a dit à Truffaut à propos de ce film “Tous les méchants ne sont pas noirs, et tous les héros ne sont pas blancs. Il y a des gris partout” . Je crois que ces drôles d’inserts de couples faisant tournoyer le noir et le blanc sont d’une part cette idée qu’un discernement entre le bien et le mal n’est pas toujours évident, et d’un autre côté que Charles et Charlotte sont ce couple Noir/Noir par lequel un malheur va arriver. C’est via ces images “hors-sens” que la transition se fait entre l’intimité à deux dans la cuisine et le retour au sein de la famille dans la salle à manger, comme si le duo sortait d’une sorte d’état délirant.

     

     

    Après le dîner Charlotte apporte une tisane à son oncle a qui elle a prêté sa propre chambre (l’espace de son intimité, son intérieur). Lorsqu’elle arrive devant sa porte, les ombres de l’escalier figurent des barreaux de prison inquiétants sur les mur extérieurs de sa chambre (17). D’ailleurs elle va y vivre un moment terrible : aussi bienveillant dans la conversation qu’il est passionné et violent dans les actes. En quelques secondes il lui tord le poignet avec brutalité puis s’excuse et feint la plaisanterie (18). Et elle ressort encore souriante de cette situation qu’on pourrait qualifiée de maltraitance (19). Malgré la folie manifeste de son oncle, malgré son intelligence (Charlotte n’est pas une femme stupide, contrairement au personnage de la mère) elle ne veut pas voir que son oncle est mauvais. Elle est face à de multiples évidences qu’elle met de côté avec une grande force de déni. Pourquoi ?

     

    Quand le policier donne l’alerte à Charlotte a propos de son oncle suspecté de crime, elle se précipite le soir même à la bibliothèque pour retrouver la partie de journal qu’il avait caché et qui lui avait valu un poignet tordu. L’article de journal décrit bien un homme qui assassine des veuves fortunées et cela fait échos aux lettres gravées dans la bague. Alors elle comprend la vérité : que son oncle - qu’elle aime tant - est un criminel. Pourtant, quand elle se lève, bouleversée par cette révélation, c’est à son ombre à elle, déformée et immense, qu’elle doit faire face (20). Hitchcock prend de la hauteur avec sa caméra pour dévoiler la frêle Charlotte dotée d’une ombre inquiétante qui fait deux fois sa taille. Cette image ce mêle en fondus au couples qui tournoient en dansant, avec une nouvelle rupture de la narration filmique. Comme expression à nouveau de ce sentiment de hors-sens à ce moment là du film. Car ici Charlotte vit un point culminant de sa vie, qu’on pourrait dire être le point d’inflexion entre la fin de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte. Avec cette prise de conscience douloureuse que non seulement le mal peut exister chez l’autre, mais qu’il peut exister également en soi-même. Ce qui la boulverse ce n’est pas tant que Charles soit un criminel, mais comment elle-même a pu tant aimer un criminel et se sentir si proche de lui ?

     

     

    Quand l’oncle Charles comprend qu’elle sait la vérité. Il l’emmène dans un bar pour discuter et elle lui rend la bague, comme s’ils rompaient leurs fiançailles (21). Elle accepte de ne pas le dénoncer sous le prétexte de protéger sa mère. Elle souffre et connaît maintenant parfaitement les horribles crimes qu’il a comit, puisqu’il avoue même ses motivations morbides. Mais elle le couvre et ment à la police quand même. Est-ce qu’elle continue de l’aimer malgré tout ? Est-ce qu’elle ne se réjouit pas un peu de l’inversion des rapports de force qui la place en position de domination ?

     

     

    Puis il y a ce rebondissement, quand ils comprennent que l’autre présumé coupable est mort, que la police a arrêté ‘enquête,  et que l’oncle Charles est hors de tout soupçon désormais. En réaction, lui monte l’escalier avec élan et bonne humeur, comme s’il reprenait du pouvoir (22). Mais il se retourne et comprend que Charlotte - disposant d’un savoir nouveau - n’est plus si inoffensive, et qu’il va devoir se confronter à la part obscure de la charmante jeune femme.  A nouveau souligner par Hitchcock dans un plan explicite de la l’élégante Charlotte forte de sa part d’ombre (23).

     

     

    Le plan très désaxé qui suit, traduit l’idée que l’oncle Charles décide de la tuer puisqu’elle est le dernier témoin et qu’il n’arrive plus à la manipuler (24). Charlotte, ayant pris conscience de sa part d’ombre dans la bibliothèque, prend en même temps conscience de ses ressources pour se défendre, et défendre sa famille.

     

    Et effectivement, elle le menace de le tuer s’il ne part pas de cette maison. Ce qui est une réaction féminine innatendue, et assez irrationnelle puisqu’a priori elle devrait d’abord prévenir son père (le légitime protecteur de la famille) ou sa mère (la soeur de Charles) ou la police pour rivaliser avec la puissance de destruction de Charles. C’est ici que les critiques de cinéma peuvent encore accuser Hitchcock de ne pas être vraisemblant… Moi je crois que du point des affects il l’est, car l’amour de Charlotte se transforme en haine, et garder le secret des crimes de Charles lui permet de garder une emprise sur lui, et de faire en sorte qu’il dépende d’elle. Il se joue ici un rapport de force affectif, hors des questions de la légalité qui organise le monde des hommes. Eux-deux se pensent différents des autres, au dessus des lois, et donc ils règlent leur différend en duo, en marge du regard des autres.

     

    D’ailleurs encore une fois Hitchcock, filme ce moment de négociation et de menace comme on filmerait une dispute dans le cadre d’un amour clandestin. Charlotte qui dit “je te hais” avec un tendre mouvement vers lui comme si elle disait “je t’aime” (25).  La caméra se rapproche d’eux avec élan comme si cet échange de menaces de mort n’avait rien d’effrayant. Il me semble qu’Hitchcock met en scène ici la violence d’une passion amoureuse.

     

     

    Le lendemain elle va dans sa chambre pour fouiller dans les affaires de son oncle et retrouver la bague. Mais avant d’ouvrir la porte, son ombre se dessine dessus, mais cette fois-ci sous la forme d’une autre femme qui semble lui souffler un mot à l’oreille (26).

     

     

    L’oncle Charles décide finalement de repartir, et quand sa famille l’accompagne sur le quai, un puissant train métallique passe derrière la tête de Charlotte (27) comme si les forces du mal l’habitaient de manière plus pressante.

     

    Puis l’oncle Charles la retient dans le train qui démarre. Le spectateur peut penser qu’il veut l’emmener avec lui parce qu’il l’aime aussi mais on comprend qu’il a prévu de la tuer en la jetant du train en marche. Elle se débat et leur bagarre est filmé comme un rapport charnel, avec un travelling qui parcourt les corps enlacés de haut en bas. Les deux pulsions Eros et Thanatos sont en présence. D’ailleurs Hitchock cite Oscar Wilde à propos des intentions de Charlotte dans ce film, en disant : “On tue ce que l’on aime”. Dans leur lutte, les deux “Charlie”, tournent ensemble comme dans les mouvements de valse insérée tout au long du film. Et bien que certains plans laissent penser que Charles glisse du train par accident, a mieux y regarder on voit qu’il se rattrape après avoir glissé, et que c’est bien la force de Charlotte qui le pousse hors du train. Elle a tué un homme. Et la grande violence qui doit s’exprimer pour réussir à tuer est exprimée par la brutalité et le son criant des deux trains qui se croisent de trop prêts lors de la mort de Charles. Ces deux trains ce sont ces deux êtres singuliers que sont Charles et Charlotte dans ce film, capable d’une grande force de destruction pour servir leur intérêt.

     

     

     

    L'ombre d'un doute est un des premiers films d'Hitchcock réalisé aux Etats-Unis après qu'il ait quitté l'Angleterre. Si ce film sort en 1943, alors Hitchcock a travaillé dessus durant la guerre 39-40. Il observe depuis l'Amérique cette Europe si sophistiquée culturellement qui a pourtant basculée dans le nazisme. Il observe aussi, sans doute, ces américains si fiers de leur « way of life » bien qu'ils entretiennent la ségrégation raciale et traite les noirs avec mépris. Il sait que le prix à payer d'une société qui se voudrait « pure » et « idéale » est de trouver des boucs-émissaires, de trouver des innocents sur lesquels projetés le mal qu'on refuse de voir en soi. Dans ce film, il est justement question d'une jeune femme différente des autres qui va sortir de cette névrose 1) parce qu'elle recherche la vérité au bon endroit (à la bibliothèque) 2) parce qu'elle se confronte à sa propre part d'ombre. Charlotte ne deviendra pas sourde, aveugle et stupide comme ses parents parce qu'elle réussi à prendre conscience qu'elle est également habitée d'une pulsion de haine. Mais cela ne fait pas d'elle une coupable pour Hitchcock. Car Thanatos habite tous les êtres humains et la différence c'est l'usage qu'on en fait. Charlotte mobilise cette force pour se défendre (elle tue mais reste innocente) quand Charles assassine des veuves au nom d'un pseudo-raisonnement logique et il croit que ces veuves le mérite vraiment, sans jamais se remettre en question lui-même. Ce discours de Charles lors du second diner est d'une rare violence « des veuves qu'on retrouvent dans des salons tels des troupeaux inutiles... puants le fric... horribles, fardés, fanées, grâces et cupides... crois-tu qu'elles sont encore humaines... ne sont-elles pas devenues des larves impotentes...«  c'est le genre de discours du nazi, du fasciste, du ségrégationniste... D'ailleurs le dernier dialogue du film est : « le monde n'est pas aussi mauvais qu'il le dit, mais il faut être sur ses gardes, il semble être pris de folie de temps à autre, tout comme votre oncle Charles ».


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