• J'ADORE

    Love Stream - John Cassavetes (1985)C'est un film bouleversant comme seul Cassavetes sait les réaliser. Ce monde d'adultes égarés à ne plus savoir où donner de leur énergie, en quête d'amour sentimental ou de jouissance physique, et dans les deux cas jamais proches d'eux-mêmes mais toujours décentrés, aliénés jusqu'à finir par se maltraiter eux-même sans pitié. Tout en maltraitant les autres au passage et surtout les enfants qui subissent ces pères et ses mères délirants et sans repères. Délirants aussi parce qu'humains, trop humains, à vouloir vivre avec toujours plus d'intensité, à croire que la vie devrait être plus exaltante qu'elle ne l'est. C'est naturel ! Mais ces adultes ne font finalement que sur-vivre à un quotidien qui les insatisfait à chaque instant.  Un quotidien haï,  une réalité rejetée qui mène à la domination de l'imaginaire populaire, pour le meilleur et surtout pour le pire... C'est infiniment triste, c'est sublime, c'est plus que du cinéma, c'est la vérité sur l'homme contemporain en quête de sens.

    Immense Gena Rowlands qui ne craint pas de déformer son visage crispé, agité par le conflit intérieur qui l'habite sans répit . Au bord de la psychose, elle continue de courir après sa famille perdue, sans jamais lâcher prise dans sa foi en l'amour qui telle une force toute puissante saurait réparer les vivants... C'est aussi cela la psychose, absolument pas une monstruosité, mais une hyper humanité, une hyper sensibilité, une hyper gentillesse sans défense, une hyper déception devant nos défaillances humaines.

    Love Stream - John Cassavetes (1985)

    John Cassavetes, himself, dans ce rôle de romancier célèbre qui court après la question "qu'est-ce qu'un bon moment ?". Qui fait  boire de la bière à son enfant pour le petit déjeuner, sans même penser à le nourrir jusqu'au soir, tant il est obsédé par les distractions qu'il doit trouver avant la nuit... Ou quand l'intelligence littéraire n'est pas salutaire.

    Love Stream - John Cassavetes (1985)

    Il cherche la lumière là où elle est trop facile à trouver sans pouvoir venir en aide à sa soeur en détresse. Il ne prend jamais le temps de l'écouter, ni d'échanger avec elle, il fuit la vérité de ce qu'elle est devenue... de ce que lui-même est devenu.

    Love Stream - John Cassavetes (1985)

    Il y aurait tant à dire sur ce film...  Quelle liberté de mise en scène  ! Quelle humanité ! Quelle cruauté ! Quelles interprétations magistrales ! Cependant je ne peux rien en dire de plus, qu'inviter tout un chacun à  regarder ce grand film avec une véritable  attention.

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    Gilles Mouëllic, Professeur en études cinématographiques à l'Université de Rennes 2

    présente son livre sur le film de John Cassavetes :

    Meurtre d'un bookmaker Chinois

     

    Meutre d'un bookmaker chinois - John Cassavetes (1976)

     

    Gilles Mouëllic travaille sur le programme de recherche TECHNES (http://technes.org/fr/) autour des techniques audiovisuelles et de leurs usages. Il s’agit de repenser l’histoire du cinéma à partir des machines et de la manière dont les cinéastes ont pu les manipuler pour aboutir à de nouvelles formes et faire du cinéma autrement. C’est un programme international, sur 7 ans, qui a pour objectif de publier une encyclopédie des techniques du cinéma. Dans le cadre de cette recherche Gilles Mouëllic a publié un ouvrage sur le film de John Cassavetes « Meurtre d’un bookmaker chinois » (1976).

     

    A la fin des années 50, des cinéastes tels que John Cassavetes, Jean-luc Godard, Johan van der Keuken ou Jean Rouch désirent faire un cinéma plus agile, moins lourd à déplacer sur le plan matériel. Ce qui coïncide avec la transition vers le son direct synchrone plus léger à transporter. Aussi quand Cassavetes, après s’être épuisé dans la gestion de la distribution de ses films,  a voulu refaire un film de manière libre avec ses amis acteurs et techniciens, il s’est emparé des outils pour faire une prise son direct et synchrone. Et c’est avec la plus grande indépendance qu’il réalise un film a priori policier « Meurtre d’un bookmaker chinois ».

     

    Toutefois, Gilles Mouëllic note que si Cassavetes peut se réjouir de l’agilité de cette technique il va faire des choix esthétiques permettant de ne pas se soumettre à la contrainte suivante : une prise son directe synchrone implique de ne pas doubler les voix en post-pruduction et nécessite donc un parfait raccord son/image lorsque l’on voit les bouches parler à l’écran. En revoyant « Faces » (1968) qui est un film de Cassavetes au montage très « cutté », au rythme très rapide, Gilles Mouëllic s’apperçoit que les plans choisis au montage sont ceux où les bouches sont masquées, comme pour se libérer de la durée imposée par la parole et le son synchrone. Cassavetes invente quelque chose à partir d’une contrainte technique. Ce qui lui permet d’avoir plus de choix lors du montage.  « Faces » serait comme une sorte de matrice d’expérience pour Cassavetes, qui va déployer sa manière de faire avec plus de maitrise dans ses films suivants.

     

    Dans « Meurtre d’un bookmaker chinois », Cassavetes semble vouloir échapper à la contrainte de l’espace. Il n’est pas possible de reconstituer l’espace du club de striptease de Vittelli à partir des images du film. Tout comme dans la scène où Gosmo Vittelli joue au pocker, il n’est pas possible de reconstituer la structure du lieu diégétique. De cette manière, lors du montage, Cassavetes pourra faire tous les raccords regards qu’il souhaite, sans créer d’incohérence dans la salle de jeu du récit. Cassavetes connu pour libérer les corps et le geste dans ses films, libère finalement le son et l’espace aussi.

     

    Par ailleurs, dans ce film Cassavetes a choisi de mettre Ben Gazzara en situation de jouer avec des acteurs amateurs (les danseuses sont véritablement des stripteaseuses dans la vie) et des acteurs professionnels (les escrocs de la mafia). Sachant qu’il était interdit aux acteurs confirmés de donner des conseils aux acteurs non-professionnels. Dans le moment du film où Gosmo Vittelli, blessé d’une balle dans le ventre, parle avec la mère de sa petite amie ; nous avons Ben Gazzara acteur professionnel qui improvise en face à face avec une actrice amateur : Virginia Carrington. Cassavetes se charge de prendre la caméra pour ce moment sensible du tournage. Et Gazzara témoignera de son grand embarras à devoir donner la réplique à une non-actrice, tout en se servant de cet embarras dans son jeu, qui prend alors une tonalité singulière. Contrairement à la scène dans la voiture où les mafieux demande à Gosmo de tuer le bookmaker chinois, à cet endroit Vittelli est entouré d’acteurs professionnels (comme lui), et Cassavetes le met en lumière de manière à le fondre avec les mafieux dans le film.

     

    « Meurtre d’un bookmaker chinois » est un des films les plus incompréhensible de Cassavetes, que ce dernier reconnait comme faisant pleinement parti de son oeuvre. Le personnage de Gosmo Vittelli est difficile à saisir et Gazzara témoignera lui-même de son manque de compréhension du rôle qu’il devait jouer. Une thèse particulièrement répandue défend l’idée qu’il s’agit ici d’un auto-portrait de Cassavetes : un homme de spectacle amateur qui tente de résister aux producteurs hollywoodiens véreux. Mais Gilles Mouëllic s’inscrit en faux contre cette hypothèse, pensant qu’il s’agit ici du portrait complexe d’un homme qui fuit la réalité. Ce qui n’est pas du tout l’état d’esprit de Cassavetes, qui est un homme qui croit en la nécessité de  se confronter au principe de réalité.

     

    Meutre d'un bookmaker chinois - John Cassavetes (1976)

     

    L’investigation de Gilles Mouëllic l’amène à penser que Gosmo Vittelli est un homme qui croit sincèrement à la valeur du spectacle qu’il créé pour son club de striptease mais qui ne veut pas se confronter au réel. Il se promène toujours avec ses danseuses comme si elles constituaient un bouclier contre le monde qui l’entoure. Il y a chez lui une porosité entre le monde réel et le monde du spectacle. D’autant plus qu’il semble vivre sa vie de manière très désincarné, ne semblant avoir aucun désir charnel pour ces belles femmes qui l’entourent,  ni pour sa petite amie (pourtant sublime). Comme s’il voulait vivre en surface, sans se confronter à la matérialité du monde. Alors même si Cassavetes a de la tendresse pour ce genre d’homme pris dans un certain égarement, il ne s’identifie sans doute pas à ce caractère là.

     

    Enfin ce qu’il y a de déroutant dans ce film c’est aussi la difficulté de le positionner dans un genre. Il s’agit d’un film policier sans suspens, dans lequel la scène de crime du bookmaker est plate et ne respecte pas les principes du genre. La poursuite du mafieux voulant tuer Vittelli ressemble à un jeu d’enfants. Cassavetes ferait plutôt ici un pastiche du film noir américain.

     

    Toutefois, Gilles Mouëllic pense qu’il s’agit surtout d’une anti-comédie musicale. Et c’est pour cela que le show de Vittelli devait être médiocre dans ce film de Cassavates. La comédie musicale américaine montre souvent des personnes lambda qui, maladroites au début du récit, finissent par être éblouissantes de professionnalisme comme par magie. Comme pour dire à l’américain moyen que lui aussi peut devenir une star.  Or chez Cassavetes le cinéma aide a affronter le monde dans sa brutalité, dans sa réalité, dans sa matérialité mais ne doit pas inventer le monde comme spectacle. C’est en ce sens que « Meurtre d’un bookmaker chinois » peut être considéré comme une profonde critique de la comédie musicale américaine.

     

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  • J'AIME BIEN

    Une métaphore du poids de la culpabilité qui pèse sur les épaules de la génération des hommes de 50/60 ans, qui ont été les acteurs principaux de la guerre civile des années 90 en Algérie. La concorde civile décrétée par l'Etat pour rétablir la paix étant une terrible chape de plomb qui 1) empêche d'écrire l'histoire et de juger les coupables, 2)  rend les générations qui suivent aveugles et angoissé 3) installe une sorte de stagnation de la société toute entière

    Un film difficile a apprécier si on ne connait pas l'histoire - si singulière - de l'Algérie des ces dernières décennies. Rappelons que les années 90 sont le théâtre d'une terrible guerre civile suite à l'interruption du processus démocratique (soutenu par la France)  qui amenait la victoire des islamistes. Guerre d'autant plus terrible que personne ne savait qui tuait les civiles : l'état algérien pour décrédibiliser les islamistes ? les algériens qui ont voté pour les islamistes se serait mis à tuer leur voisins ? des islamistes venus d'ailleurs (d'Afghanistan) pour lutter contre le FLN soutenu par la France ? C'est une confusion qui ne trouvera pas d'éclaircissement puisque l'état décrète la "concorde civile" pour faire la paix certes, mais qui empêche d'écrire l'histoire et de juger les coupables.

     


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  • The square...J'AIME BIEN

    Dès l'incipit du film, Ruben Östlund remet en question l'idée que le musée serait le lieu qui désigne ce qui fait art. Christian, le conservateur du musée dit à la journaliste que si elle posait son sac dans un coin du musée alors ça deviendrai une oeuvre. Puis le montage enchaîne sur des ouvriers qui travaillent minutieusement le pavé pour la prochaine installation en extérieure. Une remise en perspective de l'art contemporain face à l'homme dans sa vie quotidienne. 

    L'art sera toujours en deçà du niveau de complexité et du mystère de l'homme. Il suffit de mettre en scène un homme atteint du syndrome de Tourette en pleine conférence sur l'art contemporain pour s'en convaincre : très étrange maladie d'une rare cruauté qui oblige celui qui en est atteint à crier des mots vulgaires en public : c'est une sacré performance ! 

    Quand Christian rentre chez lui dans son bel appart bien rangé, avec des tableaux géométriques au mur. Le tableau devient flou à l'arrivée de ses deux petites filles qui se chamaillent violemment  en rentrant de l'école. Comme pour dire qu'il y une évolution des formes de l'art mais pas tellement d'évolution de l'homme qui grandi toujours de la même manière : dans une grande énergie qui inclue de l'agressivité. 

     

    The square - Ruben Östlund (2017)

      

    S'il est difficile d'évaluer l'art de son époque et de distinguer ce qui a de la valeur de ce qui n'en a pas ; par contre on peut désigner ce qui ne fera jamais art : la publicité ! Les deux idiots experts en marketing qui mettent en place l'idée d'une enfant blonde qui se fait exploser dans le carré "the square" n'ont pas d'autres ambitions que de faire le buzz sur youtube. Les formes destinées sans scrupule à séduire les foules, proviennent d'individus obsédée par l'audience, sans point de vue personnel, sans propos à défendre, sans intérêt.

    The square - Ruben Östlund (2017)

     

    Ostlund signe une scène incroyable avec la performance de l'homme sauvage en plein diner mondain (affiche du film). Il s'agit d'une performance artistique destinée à surprendre dans sa capacité à transgresser les limites (comme le recherche l'art contemporain aujourd'hui) mais finalement où se trouve la limite? Tant que l'homme singe saute sur les tables en grognant, ça passe. La petite frayeur qu'il procure aux invités sur son passage fait sensation, et l'admiration est encore dans le regard de l'homme civilisé : femmes superbement coiffées et hommes vêtus de costumes parfaits. Pourtant dès que l'artiste fait preuve d'une véritable violence envers les autres, et manifeste son désir sexuel pour une femme, alors rien ne va plus. La terreur immobilise la foule puis la pousse au lynchage de l'homme singe.

    Cette performance de Terry Notary qui aurait toute sa valeur dans le cadre de l'art vivant aujourd'hui ne peut dépasser une limite qu'au cinéma (tirer une femme du public à terre par les cheveux). Le cinéma devient prolongement et valorisation d'une oeuvre contemporaine. C'est pourquoi on ne peut pas penser que Ostlund méprise l'art contemporain. Non, il l’interroge.

    Il l'interroge en montrant ce qu'il peut y avoir de sclérosé dans le microcosme d'un musée qui devient un espace figé et mondain où l'on s'ennuie. Et séparer des populations modestes qui sont isolés dans des cités HLM éloignées du centre ville. Le conservateur du musée finit par se confronter à eux en face à face pour s'excuser de les avoir manipulé pour récupérer son portable volé. Enfin il a le courage de confronter l'autre et de sortir de son petit monde protégé.

    L'art n'aura jamais pour source que la vie. Elle tente d'en dire quelque chose là où le langage échoue à le faire. L'art ne peut pas tourner en rond sur lui-même sans se dessécher. L'artiste c'est celui qui se confronte au vivant avec le risque de subir personnellement ce dont l'animal humain est capable. 

     

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  • Conférence de Jérôme Garcin donnée à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1)

    Journaliste et écrivain français. Il dirige le service culturel du Nouvel Observateur, produit et anime l'émission Le Masque et la Plume sur France Inter, et est membre du comité de lecture de la Comédie-Française.

    Interviewé par M. Binh et F. Sosher

    Octobre 2017


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