• Meutre d'un bookmaker chinois - John Cassavetes (1976)

     

     

    Gilles Mouëllic, Professeur en études cinématographiques à l'Université de Rennes 2

    présente son livre sur le film de John Cassavetes :

    Meurtre d'un bookmaker Chinois

     

    Meutre d'un bookmaker chinois - John Cassavetes (1976)

     

    Gilles Mouëllic travaille sur le programme de recherche TECHNES (http://technes.org/fr/) autour des techniques audiovisuelles et de leurs usages. Il s’agit de repenser l’histoire du cinéma à partir des machines et de la manière dont les cinéastes ont pu les manipuler pour aboutir à de nouvelles formes et faire du cinéma autrement. C’est un programme international, sur 7 ans, qui a pour objectif de publier une encyclopédie des techniques du cinéma. Dans le cadre de cette recherche Gilles Mouëllic a publié un ouvrage sur le film de John Cassavetes « Meurtre d’un bookmaker chinois » (1976).

     

    A la fin des années 50, des cinéastes tels que John Cassavetes, Jean-luc Godard, Johan van der Keuken ou Jean Rouch désirent faire un cinéma plus agile, moins lourd à déplacer sur le plan matériel. Ce qui coïncide avec la transition vers le son direct synchrone plus léger à transporter. Aussi quand Cassavetes, après s’être épuisé dans la gestion de la distribution de ses films,  a voulu refaire un film de manière libre avec ses amis acteurs et techniciens, il s’est emparé des outils pour faire une prise son direct et synchrone. Et c’est avec la plus grande indépendance qu’il réalise un film a priori policier « Meurtre d’un bookmaker chinois ».

     

    Toutefois, Gilles Mouëllic note que si Cassavetes peut se réjouir de l’agilité de cette technique il va faire des choix esthétiques permettant de ne pas se soumettre à la contrainte suivante : une prise son directe synchrone implique de ne pas doubler les voix en post-pruduction et nécessite donc un parfait raccord son/image lorsque l’on voit les bouches parler à l’écran. En revoyant « Faces » (1968) qui est un film de Cassavetes au montage très « cutté », au rythme très rapide, Gilles Mouëllic s’apperçoit que les plans choisis au montage sont ceux où les bouches sont masquées, comme pour se libérer de la durée imposée par la parole et le son synchrone. Cassavetes invente quelque chose à partir d’une contrainte technique. Ce qui lui permet d’avoir plus de choix lors du montage.  « Faces » serait comme une sorte de matrice d’expérience pour Cassavetes, qui va déployer sa manière de faire avec plus de maitrise dans ses films suivants.

     

    Dans « Meurtre d’un bookmaker chinois », Cassavetes semble vouloir échapper à la contrainte de l’espace. Il n’est pas possible de reconstituer l’espace du club de striptease de Vittelli à partir des images du film. Tout comme dans la scène où Gosmo Vittelli joue au pocker, il n’est pas possible de reconstituer la structure du lieu diégétique. De cette manière, lors du montage, Cassavetes pourra faire tous les raccords regards qu’il souhaite, sans créer d’incohérence dans la salle de jeu du récit. Cassavetes connu pour libérer les corps et le geste dans ses films, libère finalement le son et l’espace aussi.

     

    Par ailleurs, dans ce film Cassavetes a choisi de mettre Ben Gazzara en situation de jouer avec des acteurs amateurs (les danseuses sont véritablement des stripteaseuses dans la vie) et des acteurs professionnels (les escrocs de la mafia). Sachant qu’il était interdit aux acteurs confirmés de donner des conseils aux acteurs non-professionnels. Dans le moment du film où Gosmo Vittelli, blessé d’une balle dans le ventre, parle avec la mère de sa petite amie ; nous avons Ben Gazzara acteur professionnel qui improvise en face à face avec une actrice amateur : Virginia Carrington. Cassavetes se charge de prendre la caméra pour ce moment sensible du tournage. Et Gazzara témoignera de son grand embarras à devoir donner la réplique à une non-actrice, tout en se servant de cet embarras dans son jeu, qui prend alors une tonalité singulière. Contrairement à la scène dans la voiture où les mafieux demande à Gosmo de tuer le bookmaker chinois, à cet endroit Vittelli est entouré d’acteurs professionnels (comme lui), et Cassavetes le met en lumière de manière à le fondre avec les mafieux dans le film.

     

    « Meurtre d’un bookmaker chinois » est un des films les plus incompréhensible de Cassavetes, que ce dernier reconnait comme faisant pleinement parti de son oeuvre. Le personnage de Gosmo Vittelli est difficile à saisir et Gazzara témoignera lui-même de son manque de compréhension du rôle qu’il devait jouer. Une thèse particulièrement répandue défend l’idée qu’il s’agit ici d’un auto-portrait de Cassavetes : un homme de spectacle amateur qui tente de résister aux producteurs hollywoodiens véreux. Mais Gilles Mouëllic s’inscrit en faux contre cette hypothèse, pensant qu’il s’agit ici du portrait complexe d’un homme qui fuit la réalité. Ce qui n’est pas du tout l’état d’esprit de Cassavetes, qui est un homme qui croit en la nécessité de  se confronter au principe de réalité.

     

    Meutre d'un bookmaker chinois - John Cassavetes (1976)

     

    L’investigation de Gilles Mouëllic l’amène à penser que Gosmo Vittelli est un homme qui croit sincèrement à la valeur du spectacle qu’il créé pour son club de striptease mais qui ne veut pas se confronter au réel. Il se promène toujours avec ses danseuses comme si elles constituaient un bouclier contre le monde qui l’entoure. Il y a chez lui une porosité entre le monde réel et le monde du spectacle. D’autant plus qu’il semble vivre sa vie de manière très désincarné, ne semblant avoir aucun désir charnel pour ces belles femmes qui l’entourent,  ni pour sa petite amie (pourtant sublime). Comme s’il voulait vivre en surface, sans se confronter à la matérialité du monde. Alors même si Cassavetes a de la tendresse pour ce genre d’homme pris dans un certain égarement, il ne s’identifie sans doute pas à ce caractère là.

     

    Enfin ce qu’il y a de déroutant dans ce film c’est aussi la difficulté de le positionner dans un genre. Il s’agit d’un film policier sans suspens, dans lequel la scène de crime du bookmaker est plate et ne respecte pas les principes du genre. La poursuite du mafieux voulant tuer Vittelli ressemble à un jeu d’enfants. Cassavetes ferait plutôt ici un pastiche du film noir américain.

     

    Toutefois, Gilles Mouëllic pense qu’il s’agit surtout d’une anti-comédie musicale. Et c’est pour cela que le show de Vittelli devait être médiocre dans ce film de Cassavates. La comédie musicale américaine montre souvent des personnes lambda qui, maladroites au début du récit, finissent par être éblouissantes de professionnalisme comme par magie. Comme pour dire à l’américain moyen que lui aussi peut devenir une star.  Or chez Cassavetes le cinéma aide a affronter le monde dans sa brutalité, dans sa réalité, dans sa matérialité mais ne doit pas inventer le monde comme spectacle. C’est en ce sens que « Meurtre d’un bookmaker chinois » peut être considéré comme une profonde critique de la comédie musicale américaine.

     

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